Economie

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L'institution bourgeoise tue elle tue l'envie elle tue la flamme elle tue toute capacité à prendre des risques à se mettre au risque des autres, avec les autres L'institution néolibérale capitaliste tue elle transforme les personnes en chiffres, en pions et les enfants en vidéos elle craint les mauvais commentaires elle lisse les comportements elle interdit l'mot interdire elle se prétend « open minded » et censure comme une dératée, elle discipline et elle contrôle, et appelle ça éducation elle voit les gens comme une masse informe, hystérique super débile L'institution ultralibérale autoritaire est une machine qui réprime l'âmeUNE MACHINE À ÂME COMPRIMÉE J'écris cela parce que j'ai subi une intervention « policière », d'évaluation diagnostique des résultats qu'avait donné un atelier que je faisais avec des enfants cet été. J'avais donc été embauchée par un musée municipal, d'une ville de droite, et devait donc œuvrer dans le CADRE d'un dispositif fort chelou : qui s'appelle C'EST MON PATRIMOINE. Tout cela autour d'une exposition Dubuffet, donc Art brut et compagnie. Le monde a le sens de l'humour, car les locaux du Centre Culturel dans lequel j'étais sensée bosser, étaient une vieille Gendarmerie refaite à neuf et transformée. Sur le devant du bâtiment, la devanture « gendarmerie » n'a jamais pue être retirée, ils n'ont pas eu le droit de l'enlever, question de patrimoine, justement, une loi de bâtiment classé, ou autre chose. Le « G » a été abimé, ce qui fait qu'on peut encore bien lire : CENDARMERIE. La vie est bien faite, réellement. Ils ont ajouté par dessus, sur le mur beige jaunâtre affreux, à la peinture grise et discrète : CENTRE CULTUREL. On peut donc lire CENDARMERIE, CENTRE CULTUREL. Un bégaiement plutôt bienvenu, faut l'avouer. Un gros cendard, un cendrier, une prison pour cendrillons, ça fait rêver. Moi, naïvement, en chemin pour y avec le lundi, accompagnée par les enfants, je leur disais – voyant leurs peurs, leurs rires, leurs questionnements : « mais enfin les enfants, hihi, il n'y a plus de gendarmes ici ! ». Je ne savais pas encore qu'en fait, il y en avait encore, mais habillé.e.s en responsables, en p'tits ministres, sous-chefs des affaires culturelles. Pour vous la faire courte, les agents qui m'embauchent pensent que j'ai incité les enfants à dessiner des choses obscènes. Que je les ai moi-même guidé vers ce qu'ils et elles ont représenté… C'que j'ai fait en réalité c'est qu'j'ai simplement reproduit la lettre dite du « pisseur » de Dubuffet. Une lettre sur laquelle Dubuffet a dessiné un type qui pisse, et écrit dans un style subtil que les chapelles et les champions (Matisse était un type connu et il a produit une chapelle ici à Vence) il trouvait ça bien trop grandiose. Qu'il préfère peindre l'extérieur des chapelles. J'ai donc sélectionné cette œuvre (qui est exposée en ce moment aux yeux de tous.tes, adultes ou enfants), l'ai reproduite puis dit aux enfants de faire pareil : d'écrire elleux aussi une lettre illustrée/dessinée, adressée à qui iels voulaient, une lettre d'amour ou bien de haine… une lettre où iels avaient tous les droits, le droit de tout dire, pas d'interdits. J'ai juste dit pas d'interdit. La fait est qu'iels ont répondu assidûment à l'exercice. Il n'y a pas eu de lettres d'amour. Ce qui est ressorti c'est la merde, des gros sexes, des culs, de grosses insultes, des guillotines (nous étions d'ailleurs fort surpris, avec les animateur.ice.s, de constater qu'en 2022, les enfants pensent aux guillotines)… des prisons, des guns, des poignards, des menaces de mort, des propositions fort choquantes, incestueuses et putophobes. Des « papa va chier mange ta merde » et des « Suce ma bite » bon c'est vrai que c'est super hardcore et étonnamment gore d'ailleurs… assez obscène. Même mes potes étaient choqué.e.s, les parents n'auraient pas kiffé. Mais je comptais pas le leur montrer… Je n'veux pas, soit dit en passant, complètement me dédouaner, ou me déresponsabiliser. Ce qui s'est passé est bizarre, exagéré, et je les y ai encouragé.e.s. Je n'veux d'ailleurs pas non plus dire que c'est stylé et stimulant de dessiner des doigts d'honneur et des grosses bites sur des culs flasques dans un atelier d'arts plastiques… je ne l'pense pas. Je pense même que c'est mascu et viriliste et que c'est toute la bassesse obsessionnelle de nos sociétés turbopatriarcales qui ressort là. Et qu'à part expier des tabous, faire sortir la sous-couche de merde qui recouvre peut-être leurs esprits, ça n'exprime rien de particulier. C'est juste une sorte d'art thérapie par écriture automatique, illégaliste. Ça n'exprime que c'qu'on n'veut pas voir, et ce que l'on attend pas d'eux. C'est fait pour déplaire et choquer. Ça a marché. J'ai pas envie de défendre ça, jamais on ne l'aurait exposé, c'est super stéréotypé, il n'y a pas de singularité ou de personnel mis là-dedans, ça parle plutôt d'la société. Mais le choc que ça a créé, la tachycardie institutionnelle que ces lettres ont occasionnée, les regards blancs de peur panique, les convulsions bureaucratiques, les craintes paranoïaques complètes, que j'ai vu dans les yeux des cadres … me laissent pensive. Moi qui découvre encore la vie en société capitaliste ultralibérale déchaînée, autoritaire dissimulée, ça m'en a appris un rayon. Qu'est ce qu'on attend des enfants ? Qu'iels soient notre négatif, le versant « pur », « propre » et « indemne » de notre société ? Qu'attend-on d'eux ? Que sommes-nous prêt.e.s à tolérer venant des petit.e.s ? Qu'iels soient sages, plein de tabous, gavés jusqu'au cou d'nos secrets ? Qu'iels étouffent et et puis se noient dessous nos totems interdits ? Je n'comprends pas, ou plutôt je n'veux pas comprendre. « Tu as des responsabilités éthiques, morales, Leïla » m'a dit un des sous-chefs. Mais moi j'ai simplement levé les interdits. J'leur ai dit faites c'que vous voulez, il n'y a rien qui pourra m'choquer… et c'est partie en couille de suite. Bon il faut dire qu'on a pris comme point de départ une œuvre assez problématique, déjà pipi & graffiti, mais toute l'histoire de l'art contemporain occidental c'est des zizis et du pipi et des millions de graffitis… Ces menaces de mort, ces insultes, ces gros gros chibres, ces culs, ces doigts et ces couteaux, ces gouttes de sang … Je n'ai pas pris ça au sérieux. Je m'en foutais pas mal en fin d'compte. Je me suis dit qu'c'était du pipeau, du jeu, du jus. Oui du jus de slip justement, un jeu de blasphème. C'est comme si la feuille de papier, c'était un mur du musée, ou le couloir du collège. On passe notre temps à les cadrer, leur interdire de dire ceci ou de dire cela. Notre société s'est construite sur des longs silences, des cimetières, des « ferme ta gueule ». Que voulez-vous ? Qu'ils n'y pensent pas ? Vous savez très bien qu'ils y pensent. Mais vous ne voulez pas le savoir. Or elles et eux, à force de voir que nous, adultes, on ne veut pas entendre cela, ni voir cela sortir d'leurs bouches, iels intègrent et savent ce qui choque. À force d'évoluer en marge de nos espaces, à force d'être parqué.e.s, remis.es en place, repris.es, redressé.es, discipiné.es, iels savent très très bien s'y prendre pour faire ce qu'il ne faut pas faire. On met les enfants dans une place semi-divine et exploitable. Ce sont nos dieux et nos servants. Iels sont le produit de nos névroses, classe infériorisée d'office. On leur dit de fermer leur gueule et ensuite on s'attend à c'que la VÉRITÉ SORTE DE LEURS BOUCHE. Mais sauf qu'en fait, la vérité, elle sort de la bouche de personne. Le régime de ce qui se dit et de ce qui ne se dit pas n'a rien à voir avec ce qui est vrai ou faux. Ça a à voir avec un régime normatif, comportemental-policier, avec les mœurs d'une société, les sciences sociales connaissent cela. Le problème avec ces questions, celles du non-dit, de l'inhibition, de l'interdit, de la répression/inquisition et puis de la coercition … c'est que c'est super politique, ce sont des questions importantes, mais finalement assez clivantes. La question de l'Autorité se pose tout le temps. Autoriser l'autoritaire mais faire mine qu'on n'interdit rien, voilà c'que font nos algorithmes et les institutions d'État. Libéralisme autoritaire, cyclothymie de notre époque… La bourgeoisie conservatrice n'veut rien savoir, rien qui ne la déstabilise. Ça n'est pas ce que pensent les jeunes, ce qu'ont les jeunes dedans leurs cœurs et dans leurs têtes ou dans leurs poches qui l'intéresse, parce qu'en fait rien ne l'intéresse profondément. Littéralement, on peut le dire : la bourgeoisie capitaliste et culturelle, patriarcale et coloniale, ne veut rien voir et rien savoir, elle laisse ça au continent noir du « NON PAS ÇA », du négatif, de l'illégal, du versant immergé de l'âme, de son hémisphère immigrée, foncée, barbare. Sauf que c'est grave. Ça crée des hontes et des tumeurs dans l'inconscient. Vous voulez entretenir l'image d'un enfant sage, pensif et calme. Vierge de toute obscénité. Manque de bol : société obscène produit pensées obscènes, et l'interdit arrose les plantes de nos psychés. Ces herbes que nous disons mauvaises, ces pensées qu'on appelle tabous, poussent encore plus hautes et plus folles si on les réprime constamment. Ça crée des inconscient voraces, toujours prêts à surgir dehors, en crimes de masse ou en vieux chibre mal dessiné. Les graffitis viennent décorer votre lâcheté. Je n'sais pas c'qu'on attend d'l'enfant, mais je sais c'qu'on attend de moi. Je commence à savoir qu'mon ethos fait que je ne le ferai pas. Mais franchement faut pas s'étonner : quand on les force, qu'on les comprime, qu'on les retient, qu'on les oriente, qu'on les contrôle, qu'on les oblige et qu'on les flique, alors à la moindre occasion iels feront des doigts d'honneur et des « Matisse suce ma bite », iels surfent déjà sur Youtube, de toute façon… Iels savent ce qu'on n'attend PAS d'eux. Alors dès qu'on n'les empêche pas, et surtout s'iels sont plusieurs, ça sera du sport et on se renverra la balle : à qui seront les + vulgaires ? Les + hardcores ? Ça n'est même pas intéressant, mais ça vous fait tant paniquer, qu'on devient avocat bénévole pour des enfants devenus diables, alors qu'il n'y a pas de sujet. C'est de la merde, des interdits mal digérés. C'est un crime de lèse majesté. Je n'irai peut-être pas jusqu'à dire que c'est la loi qui crée le crime, mais le fait d'écrire, ça donne envie de dire des grosses banalités amoralistes … Les institutions d'art bourgeoises se gargarisent devant des œuvres qui jouent avec la folie, les excréments, les sédiments, les selles, les sexes… mais quand on voit que des enfants peuvent elles aussi et eux aussi avoir envie de peindre des sexes ou bien des merdes ou bien des culs, on saute en arrière, on censure. Et on appelle cette censure « éducation », parce que l'absence de tentative n'est pas, en soi, un acte grave. Qu'il vaut mieux PRÉFÉRER NE PAS, NE PAS MÉDIRE, NE PAS LE DIRE, NON NE SURTOUT PAS EN PARLER. Si on ne le fait pas du tout, si on réprime, on n'pourra pas nous accuser. Si, simplement, on ne le fait pas, on ne risque rien. Et on revient au vieux débat entre permettre et encadrer, accueillir, faire, légaliser, autoriser, laisser, puis voir, ce qui signifie TRAVAILLER, ou bien NE PAS. Fermer, forclore, boucher, faire taire, silence, RIEN. Préférer qu'il n'y ait rien du tout plutôt que quelque chose, ça me rappelle les proprio, ceux qui, plutôt qu'il y ait un squat ou une cantine solidaire dedans un bât dont iels font rien depuis 20 ans, préfèrent foutre des gardiens la nuit, plutôt qu'il y ait quoi que ce soit, surtout quelque chose de pas légal, de par le bas, d'autogéré. Plutôt crever que d'voir quelque chose de ce genre là se passer chez moi. Je préfère qu'il n'y ait RIEN. C'est le genre de choses que j'comprends pas, mais dont la vie m'apprend chaque jour que c'est clivant, voire qu'c'est comme ça, pas autrement. Pourtant moi autrement j'aime bien, m'enfin ça aussi c'est un style. Je commence à voir que ma manière de voir les choses, ou de juste bien vouloir les voir, cette manière là n'est pas audible ni non plus toujours partagée … Je ne sais pas si c'est l'angoisse ou bien des dictatures psychiques qui sont à l'œuvre mais bien souvent les gens veulent RIEN, pas seulement leur pain quotidien, mais aussi leur rien quotidien. On préfère qu'il ne se passe rien. Vraiment les adultes foutent le seum. Donc le Musée m'a bien fait chier, et m'a rappelé via des appels, des sms, des mails et des « points » qu'il fallait pas chier sur Matisse, ni non plus bosser sur la pisse, les graffiti, le punk hardcore. Symboliquement je m'étais dit : nous aussi on va profaner. On va bosser sur l'transgressif. Alors j'ai pris une bâche MATISSE, qui annonçait l'expo Matisse, un truc passé, et on a peint. Ils ont fait des tags et des graffs, encore des bites et des insultes, des merdes, des menaces. Du genre « Matisse tu vas mourir », j'leur ai dit qu'il était déjà mort, et on en a bien rigolé. Les intimidations éducatives que j'ai subies m'ont rappelé à cette idée, certes radicale, mais tellement vraie : les institutions culturelles ne comprennent rien à la création. Elles n'en comprennent encore + rien, qu'elles sont dites culturelles, et qu'elles travaillent à récupérer la création pour en faire de la Culture. Jean Dubuffet a bien dit ça. Il était bourgeois mais critique, contradicteur, et un p'tit peu anarchisant. Iels peignent des zgegs sur la bâche, donc. Et deux heures plus tard, arrive dans la salle où je bossais, le sous -chef responsable du musée municipal. Moi j'étais seule, en train de ranger, les enfants étaient repartis à l'accueil de loisirs. Le mec arrive, au téléphone, comme d'habitude. Cheveux gominés, montre trop moche mais super chère, polo, front haut, petite taille. Il ressemble un peu à un rat, mais aimé par la société. Il traverse la salle, voit la bâche (il est toujours au téléphone) et sursaute comme s'il surprenait des ami.e.s en train d'forniquer. Il rougit, recule d'un coup, reprend son souffle, cale un « hm, hm » au téléphone pour montrer qu'il est toujours là, se tourne vers moi sans me r'garder, et lève l'index en signe de « NON ». Moi je rigole, Sabine, une autre responsable (en dessous de lui dans la pyramide) arrive, elle, à ce moment là. On s'était déjà parlé avant. Elle pressentait qu'y'aurait d'l'orage. Elle me regarde, désolée, un peu panique mais + sympa, et je lui souris, l'air de lui dire, bah c'est pas grave moi je m'en tape de votre expo, l'essentiel c'est que l'on s'amuse… puis elle est pas finie cette bâche ! On est lundi ! L'autre raccroche et je me fais réprimander, il s'agite calmement, demande à l'autre comment ça a pu arriver. Je n'leur dis pas qu'les jeunes n'aiment pas leur Musée de **** et que Matisse et Dubuffet bah ils en ont rien à secouer. Je n'lui dit pas qu'un doigt d'honneur bah ça dit bien c'que ça veut dire et qu'il devrait se demander pourquoi on le lui en adressait… Le sous-chef cadre se met à haleter, convulser, il imagine les réactions des « héritiers Matisse » dit-il, et de tous les professionnels, du Maire, d'la DRAC … J'lui dit « clairement on n'va pas exposer ça, les parents feraient un scandale, et on comprend » et pour moi l'affaire était close, on ne montre pas ça, on ne l'expose pas, on exposera ce qui est sage. Censure classique, zéro drama. Mais c'est parti + loin que ça, le cadre commence à paniquer, il s'imagine que des photos ont pu fuiter et puis que les parents l'apprennent ! Je n'avais pas pensé à ça, c'est vrai qu'ça peut partie en couilles … les enfants n'sont qu'en CE2 ou CM1, mais iels n'avait pas de téléphone … donc pas de photos, zéro galère … Je vois qu'il considère l'affaire comme un cas grave, déraisonnable. Ça sent l'mauvais conseil de classe, je commence à divaguer hard. « Dites que c'est de ma faute au pire » je lui réponds. « On sera tenus pour responsables ! On a coopté ton projet !! » Là j'avoue que je suis sans voix. J'ai juste envie de partir au bar. « Montre nous le reste » il me demande. « Quoi les dessins et les collages ? », « oui tout le reste ! » Sonnée, je vais dans la remise, chercher les dessins et collages qu'on avait fait le mois derniers, avec un autre groupe d'ados.. Je prends les feuilles de collages nuls, sans intérêt, mais plutôt sages, et les pose sur la table tout en, à haute voix, leur marmonant : « l'évaluation en dehors de mes horaires de travail, j'comprends pas trop », pas d'réaction. Ils regardent, observent, re-respirent. « Enfin quelque chose d'exposable ». Je n'en reviens pas. J'ai super mal à l'estomac, en fait je suis estomaquée. Je sors aussi le paquet de lettres super hardcore, réalisées l'après-midi. Sabine et C. lisent les lettres en diagonale et font presqu'un malaise vagal. Il doit s'asseoir. Une goutte de terreur sur le col, il reprend doucement son souffle. « C'est pas possible. » « Écoute, Leïla, tu vas tout reprendre depuis l'début, et faire quelque chose d'adéquat, qui soit compatible avec notre projet, notre dispositif, notre cadre ! Tu vas arrêter ça tout de suite, et faire quelque chose qui nous ne nous mette pas dans la panade et qui soit + intéressant » Je dis « OK, j'vais réfléchir à comment continuer ça, et trier entre ce qui est bon et c'qui est à garder secret » ils me disent non il faut changer modifier redécouper réorienter. J'ai dit oui oui OK c'est bon on est lundi pourquoi on parle de ça maintenant ?? Je dois y aller. » Et donc on part. J'rejoins mes potes au bar du coin et comprend que je viens de subir un putain d'rappel à la loi de la CULture. Je suis furax mais j'arrive à en faire des blagues. Les potes sont mdr, facile, une histoire polémicomique, comme souvent. Je bois un seul verre qui m'assomme, je ne parle plus, suis abattue et accablée. Je rentre écrire. J'parle à ma sœur de cinquante ans qui déteste aussi la Mairie, on bitch un peu. Mon portable sonne, c'est le daron. Mon père est délégué au Patrimoine de la ville. Tout de suite je pense que c'est lié, mais j'hallucine. Je réponds, il parle en tremblotant, il a peur, ça s'entend clairement. Il m'dit « coucou oui j'ai eu Gilles (le responsable municipal à la Culture qui est aussi mon ancien prof de dessin et d'Histoire de l'art), il m'a dit que bon tu le savais mais qu'il fallait que tu changes de méthode pour les ateliers… ». Je n'en reviens tellement pas que j'ai oublié ce que j'ai dit, j'ai dû baragouiner quelque chose d'assez distant ou bien de passif/agressif pour que ça cesse rapidement, mais je lui ai quand même demandé « tu m'appelles en tant que mon père ou qu'responsable du Patrimoine ? », il a dû me répondre « les deux » ou bien mentir qu'il m'appelait en tant que mon père, bref, je bouillonne, il dit « mets toi à notre place, on peut nous attaquer pour ça », mon ascenseur mental s'effondre, je lui dis juste « pas d'inquiétude », il dit « ok tu me rassures » et on raccroche. L'heure suivante (21h30) je reçois un mail me demandant de détailler ce que je prévois de faire le lendemain et les jours qui suivent dans la semaine : « Tu as bien compris que ce que tu as fait n'est plus donc d'actualité. L'expo s'inscrit dans le programme 100 % EAC (Éducation Artistique et Culturelle) donc l'éducation est au centre du dispositif et de la philosophie du projet. » Mon ventre est prêt à exploser j'aurais pu vomir sur l'ordi ou bien chier sur mon canapé je suis sûrement rouge écarlate je réponds dans les dix minutes que j'avais prévu du collage et des découpes et du dessin au stylo bille et qu'on allait repeindre la bâche mais sur un mode « rendre présentable » et « normaliser tout l'bordel », qu'on allait rendre ça ludique. J'hallucine grave. Ma sœur me dit que ça m'fera me réinventer, trouver un compromis marrant, et sortir d'ma zone de confort. Zone de conforme on devrait dire pour ce genre de redressement. Heureusement je dors correctement. J'y retourne donc le lendemain et raconte une version aux gosses. Version que j'ai cherché à rendre « light » mais bien sincère. Iels me connaissent pas tellement. Gaspard me regarde et me dit : « mais quoi on t'a grondé Madame ? », je dis un peu. Victoria et Lou me regardent, les garçons ricanent et m'écoutent. J'leur dis qu'on va d'voir repasser ce qu'iels ont fait, iels s'en tapent et on repasse. On se marre bien. Le sous-chef-cadre entre dans la salle, probablement pour surveiller, et, ravi, il prend en photo l'ambiance globale et les collages (pas terribles). Ça sera pour les story Insta de la page du Musée, sûrement. En fait maintenant, ça m'apparaît : la culture est à la création ce que le mariage est à l'amour : son reflet mort, son ticket de caisse, et son ultime convocation.
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  • Analyse politique de l'économie [2/4]
    Rien de telles que les vacances pour s'aérer un peu les neurones tout en reprenant quelques bases parfois trop vites survolées pendant l'année. Reconnaissons-le, l'œuvre de Jacques Fradin que nous publions par bribes et éclats depuis plusieurs années, n'est pas forcément des plus accessibles. Elle n'en est pas moins aussi redoutable qu'incontournable pour quiconque tente de cerner les grands enjeux philosophiques et révolutionnaires de l'époque. Nous allons donc profiter de ce mois d'août pour publier quatre articles en forme de synthèse autour de la question de l'économie politique. Comme pour tout ce qui compte dans l'existence, il faudra là encore s'accrocher et s'acharner. La première partie de ce texte est accessible ici. Premier épisode - Première époque Penser, déconstruire, subvertir l'économie-monde (du) capitalismeet ses travestissements “scientifiques” éco-Nomiques La dualité Réel/Réal (réalité) détermine le plan de cette déconstruction ; divisée en deux parties (qui seront présentées en deux époques) : 1- Depuis le Réel de l'Agir Pauvre (de) sécession (ou Hérétique). Dans cette partie, les concepts fondamentaux de la pensée en immanence radicale seront présentés. Soit, liste limitée : immanence radicale, Penser-Agir en immanence, dualité non dualiste, dualité Réel/Réal (Réal =réalité effective efficace), Agir En-Réel, Agir Pauvre, agir (de) révolte, rébellion, sécession, Agir Hérétique (par séparation), En-Humain ou En-Femme (In-Fâme), pensée négative, dialectique négative, éthique politique, etc. 2- Depuis la réalité ; ce qui ressemble le plus à la “science orthodoxe” (qui, elle, est anti hérétique, positiviste, conservatrice) pour laquelle « la réalité » est « objective » (naturelle, posée et imposée, indiscutable, etc.). L'idée fondamentale d'éco-Nomie (la “science économique” est nomothétique) sera ici développée, comme support de l'analyse politique de l'économie. Cette analyse politique critique se déployant par les concepts : abstraction, comme processus de colonisation, aliénation, comme constitution des cyborgs de guerre, accumulation primitive permanente, GUERRE, des riches contre les pauvres, des pouvoirs contre les opprimés, tentative de la mécanisation humaine (en cyborgs), civilisation comme procès de disciplinarisation, le champ (chant) de la valeur, imposition éco-Nomique, etc. L'analyse tournera autour de la question (ironique) : pourquoi (faut-il) SORTIR de l'économie ? Et non pas seulement “passer de” (= ISSUE) « l'économie capitaliste » à « l'économie socialiste/communiste » ? Un des (nombreux) objets de cette critique étant de montrer qu'il n'existe pas « d'économie socialiste/communiste », CAR, sous-thème capital : économie = capitalisme ; il n'existe point d'économie non capitaliste ; « l'économie non capitaliste » étant la non-économie, le « dépérissement » de l'éco-Nomie. La SORTIE ou le dépérissement de l'éco-Nomie, exige (nécessaire, mais non suffisant) la liquéfaction, déconstruction, destruktion de la mythologie, de l'imaginaire, de la magie éco-Nomiques. La “science économique” étant une pièce clé de cette mythologie, constituante ou eidétique, comme “science nomothétique”, quasi juridique et violemment offensive, fera l'objet d'une attention particulière. Notons tout de suite : cette science nomothétique, normative, performative, n'ayant pas pour objet « la description du capitalisme réalité », mais plutôt sa “rationalisation” techno-scientifique, ne nous fournira aucun élément de compréhension de la réalité économique, son objet étant de dénier (forclore) le chaos économique (du) capitalisme ; d'où son insistance sur les thèmes : efficience, optimalité, maximum de satisfaction, équilibre, et, surtout, égalité. Mais comme la réalité économique, au chaos, est justement “effacée” (refoulée) par cette praxistique technocratique, au profit d'un décor imaginaire ou d'une image constituante de la conscience commune, il est nécessaire de l'affronter, sous peine de partager les illusions communes éco-Nomiques, comme la croyance au marché, nécessairement efficace, à la concurrence, favorable à tous, etc. et autres mythèmes techno-libéraux (déjà chantés par les Physiocrates de la secte des économistes, juste avant le Révolution française). Pour débuter simplement, on peut noter que cette critique de la mythologie éco-Nomique fait l'objet de présentations restreintes, sous le nom de : critique de l'imaginaire économiste [1]. La SORTIE de l'économie est nécessaire pour en arriver à la maîtrise humaine de l'histoire (la destitution recommencée), pour SORTIR de la préhistoire des régimes de domination. Il conviendrait de généraliser le thème “productiviste” (marxiste ou coopérativiste) des « producteurs associés » en « destituants fédérés » ou en « exterminateurs (de formes de vie) partisans ». Soit, pour résumer, SORTIE = saut, coupure de l'hétéronomie (préhistoire) à l'autonomie (histoire) [2]. L'économie autoritaire du despotisme “éclairé”, avec son hyperarchisme métaphysique ou son naturalisme foncier, avec, donc, son Texte éco-Nomique, tout cela doit être abandonné (hérésie, sécession) au profit de formes radicalement an-archiques (destituantes), formes de vie pouvant se stabiliser localement en constitutions anarchiques ou en institutions optionnelles faibles. La question d'un « droit anarchique » peut être soulevée (une autre « semaine » !) [3]. Le thème de la SORTIE peut se “limiter” à celui de l'organisation (association, institution, collectivité, voire parti) et, peut-être, mener à penser « l'organisation imaginaire », où le terme “imaginaire” prend le sens mathématique de ce qui permet de résoudre un problème “complexe” ; l'organisation imaginaire serait l'institution optionnelle faible (non essentialiste) toujours en voie de reconstitution, toute institution devant être sans cesse reconstituée, “révolution permanente” contre la réification hypostasiante, ce qui se nomme parfois démocratie radicale ; où l'Agir En-Humain et l'Humain priment tout état institutionnel ou toute tradition. La SORTIE hérétique menant aux Communes Destituantes [4]. Le thème traditionnel “critique de l'économie”, que nous avons pris comme point de départ, devient un Avant Programme de liquéfaction de l'économie (erratique) stabilisée par son ordre symbolique (religieux) éco-Nomique. Avant Programme de Sortie du despotisme “éclairé” pour constituer la démocratie radicale an-archique. Comme nous l'avons dit dès le début, cet Avant Programme peut se déployer de deux manières réciproques (duales) mais non équivalentes : 1- Depuis l'Agir Pauvre In-Fâme En-Réel, depuis l'éthique des Communes Combattantes et Destituantes ; 2- Comme déconstruction de la réalité économique et de sa mythologie éco-Nomique, comme Refus argumenté de la Richesse Mortelle. Plus en détail :1- Penser Agir En-Réel.1a- Question de l'immanence, absolue ou radicale ; Deleuze Negri vs Badiou Zizek + Holloway ; pensée positive vs pensée négative. Modèle énergétique comme généralisation de la philosophie du travail à la Hegel Marx.1b- Forme, formalisation, aliénation, réification. Comment généraliser Clastres ; question de l'agir non praxistique. Quelques questions de méthode : Réel = Futur (indéterminé), de la nécessité sans suffisance, la forme « non », généralisation de… (géométrie non euclidienne), etc.1c- Le durcissement des formes : le procès de civilisation. Comment est possible une science sociale mathématique ? Du droit romain, romano-canonique, à l'arithmétique politique et à la statistique ; science économique comme psychologie géométrique ou théorie normative formalisée (cybernétique) des comportements. 2- Liquéfier la réalité économique [5].2a- La réalité économique (du) capitalisme est politique : le despotisme “éclairé” techno-scientiste, justifié par la science économique nomothétique. Cette pseudoscience développe un discours de (re)fondation du capitalisme (au chaos) comme « économie de marché » (rationnelle, efficiente, harmonieuse, bienheureuse, etc.) ; il s'agit à la fois d'une idéologie et d'une intervention politique offensive (normative), d'une rationalisation du capitalisme sous la houlette des techno-scientistes (ingénieurs, experts économistes, etc.). L'éco-Nomique se présente comme le discours de la gestion rationnelle de l'économie (économie qui serait, sans l'économique, erratique – comparer au vieux projet « socialiste » de la rationalisation de l'économie).2b- Anti-économique, économie générale du post-keynésianisme généralisé. 1er niveau critique : l'économie (du) capitalisme n'est pas une économie de marché, mais un despotisme (diffusant de l'économie à l'ensemble social : la marchandisation). Noyau critique de cette analyse politique de l'économie : toute l'économie est un système de répartition inégalitaire. Introduction du Grand Théorème Keynésien (GTK) : l'inégalité explique causalement l'erratisme de l'économie (que le capitalisme est en crise permanente, un chaos évolutif). Le nœud anti-économique : despotisme = inégalité = crise permanente. Notons que ce résultat (GTK, développé par Keynes dès 1930, in Treatise on Money) a conduit les économistes à inventer l'idée merveilleuse « d'économie de marché », économie imaginaire reposant sur l'égalité (!) des actants (et valable dans le “socialisme” à la fin des luttes de classes !).2c- Économie générale non-marxiste. Théorie de la valeur (valeur, monnaie, répartition) comme analyse politique du despotisme éco-Nomique : valeur, évaluation, mesure, abstraction, aliénation, réduction (géométrique). Où il peut être montré que l'économie est la métaphysique incarnée (économie = métaphysique, capitalisme = économie = Europe Métaphysique).2d- Boucler la boucle (et retour au point de départ 1a) : Non-éco-Nomie = An-Archie. Penser le monde non-éco-Nomique. Mesure, valeur, comptabilité, monnaie, concurrence, finance ; sortir, exode, sécession, insurrection permanente (contre l'accumulation primitive permanente). Agir En-Réel, agir destituant. 1-Penser en immanence, En-Réel : du Réel anté-catégorique à la réalité Réale hypercatégorique (métaphysique, éco-Nomique). Comment s'est “perdu” (chute, perdition) l'indéterminisme humain commun ; et comment cette “perdition” est devenue éco-Nomique ? Histoire sociale politique de la chute (de l'esclavage antédiluvien). 1a- Le Réel, la question de l'immanence, absolue ou radicale ; pensée positive vs pensée négative. Deleuze et version Negri, vs Badiou et version Zizek, Holloway. Commencer inévitablement par : Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et Schizophrénie, 2, Mille Plateaux, éd. de Minuit, 1980. Une version dense et (trop) résumée du concept deleuzien « d'immanence absolue » se trouve dans le petit texte de Deleuze, in revue Philosophie, n° 47, 1995, l'immanence, une vie… Étudier la Réponse à Deleuze, de François Laruelle, pp.49-78 in Non-Philosophie, Le Collectif, La Non Philosophie des contemporains, KIMÉ, 1995, où François Laruelle établit ce qu'il faut entendre par immanence radicale. Notons les équivalences : immanence absolue = pensée positive (sans dialectique), immanence radicale = pensée négative (avec une dynamique de la dualité, dynamique négative de destruction non dialectique). Comme le terme dialectique fait l'objet d'un débat (réinterprétation active de Hegel par Zizek par ex.) il conviendrait de le définir (ou de préciser les termes du débat). Ces quelques phrases autour du « nouveau matérialisme » sont sans doute secondaires… mais sont tellement chargées… parce qu'elles résument un immense débat autour de la question politique de « la rupture politique » (événement, acte, etc.) et de « la subjectivité politique ».Est « sujet » ce (celui) qui « rompt » l'ordre des choses. Quel ordre des choses ? Toujours celui de l'économie (à définir comme espace religieux). L'opposition matérialisme historique vs matérialisme dialectique, formalise philosophiquement l'opposition politique entre adaptation teintée de réformisme (le socialisme de la IIe internationale de « l'humanisation du capitalisme ») et le réformisme radical devenant révolutionnaire (anti-capitaliste et donc anti-économiste). Mais l'histoire de cette opposition est vraiment torturée. Matérialisme historique et matérialisme dialectique signalent deux façon de penser le politique (deux modes qui peuvent s'exprimer autrement : parlementarisme bridé vs démocratie radicale, etc.), deux manières antagonistes (opposition : PS vs gauche radicale !). Mais s'il faut trancher dans le vif de la matière historique (acte éthique (de la) dialectique matérialiste !) alors il faut prendre ces termes (historique vs dialectique) au sens actuel qu'ils ont dans le « post-marxisme », précisément celui d'Alain Badiou, Logiques des Mondes, lire le début de l'ouvrage, définitions préalables. Ce sens “actuel” à la Badiou, que l'on peut retenir pour débuter (et n'oublions jamais qu'en philosophie chaque auteur est maître de ses définitions), dérive de débats (auxquels j'ai participé) tenus vers 1966-1973, autour de 68 ! autour d'Althusser ; ce sens répond à une logique politique précise. Je résume cette logique politique implicite : y a-t-il quelque chose à garder (peut-être à célébrer) de l'histoire de l'Occident (ou de l'Europe) ? du point de vue anti-colonial (= anti-capitaliste) du Tiers monde par exemple (lire de Ziegler, La Haine de l'Occident) ? Précisément : l'économico-technique a-t-il un statut téléologique de chemin obligatoire pour tous ? L'Europe a-t-elle inventé (ou découvert) un chemin historique universel (l'économie technique) convertissable en méthode de « développement » ? Arrivons aux termes en débat :Matérialisme : il existe un Réel déterminant et non déterminé ; ce Réel est l'Humain (ni sujet, ni individu, etc.) ; ou encore : en politique seul l'Humain (In-Fâme) est Réel. Une définition plus précise de cet Humain se trouve dans la psychanalyse (Humain = pulsion à vide). Si l'Humain est seul Réel, la « nature » est de l'ordre de la réalité (construite par retournement de la puissance humaine) ou de l'effectivité politique ; le matérialisme n'est pas un naturalisme, ni un physicalisme, ni un biologisme, etc. Matérialisme historique (ou démocratique dans le langage de Badiou) : l'Humain, le sans essence ekstatique devient « objet historique » (et non pas « sujet historique ») en acceptant de participer au « mouvement de l'histoire » ou en posant que l'on pourrait participer au « rôle progressiste du capitalisme » ; il y aurait donc « un mouvement de l'histoire » (une téléologie) et quelque chose à récupérer du capitalisme. Avantage de la thèse : l'illusion que ma position historique (aujourd'hui en Europe) a une signification historique. Inconvénient de la thèse : la subjectivité (ici illusoire) est bornée par les limites indépassables de la libéral-démocratie du parlementarisme oligarchique (ce pourquoi Badiou parle de matérialisme démocratique, avec « démocratie » au sens de parlementarisme bridé) et reste une subjectivité capitaliste captive, un conformisme. On peut, après analyse, écrire : matérialisme historique = téléologie progressiste. Bien sûr, leçon historique, cette téléologie occidentalo-centrée réduit la subjectivité politique au réformisme et à l'acceptation des « bienfaits de l'occident ». La subjectivité est définie par le fonctionnalisme. Matérialisme dialectique : la subjectivité politique est en rupture avec toute position historique ou situation économique ou mouvement téléologique. La politique n'a rien à voir avec l'économie (du) capitalisme technique. La politique est éthique (destruction de mondes anciens, invention de mondes flottants impermanents) et non pas accommodement (ou gestion). La subjectivité est en Humain ou en Vide (et, ainsi, liberté radicale) et non pas en nature ou en histoire. L'opposition se trouve présentée de manière simple (mais d'un certain point de vue) comme opposition entre « sociologie » et « philosophie » dans le livre de Charlotte Nordmann, Bourdieu/Rancière, la politique entre sociologie et philosophie, éd. Amsterdam, 2006 [6]. L'Agir Penser En-Réel (pensée négative) peut être présenté en déployant « l'agir désirant » deleuzien (les anciennes recherches du groupe Recherches), mais en distinguant bien Réel & Réal, immanence & actualisation, etc. Ce qui peut amener au “modèle énergétique” (pulsion, jouissance, contrôle de la jouissance, désir comme forme réalisée, etc.). Et s'il est important de développer ce “modèle énergétique” comme une généralisation non philosophique de la philosophie du Travail à la Hegel Marx, c'est parce qu'il soutient la reformulation de la théorie de la valeur [7]. La valeur n'est plus renvoyée au Travail, mais à l'Agir En-Réel et aux processus de sa canalisation ; la valeur comme mesure comptable monétaire est un terme qui dénote l'emprise, la morale moralisante, etc. Le terme premier de la théorie de la valeur n'est plus le Travail (suspect de fascisme, cf. Jünger) mais la Poussée En-Humain et l'Appareillage de la jouissance et la transformation de la jouissance en désir (ou plaisir ou demande ; dispositif religieux de réduction dont dérive le Travail) ; la valeur est l'expression de la manipulation possible (et réalisée) de l'Amour, sa réduction jivaro. Plus exactement, la théorie de la valeur est une théorie de la réalisation du despotisme (éclairé, évidemment) éco-Nomique. Une introduction à cette énergétique (comme celle que nous avons développée dans le premier épisode) doit permettre de penser l'emprise sociale politique en termes de « piège d'Amour » et donc doit permettre de reformuler la théorie de la valeur comme mesure ou processus d'abstraction réifiante – la théorie de la valeur est une théorie du monde réalisé et de sa réalisation par abstraction (le travail abstrait est abstrait avant que d'être ainsi travail – pas de travail non abstrait) et non pas une théorie de l'agir éthique politique [8] 1b- Forme, formalisation, aliénation, réification. Nous passons donc du Réel anté-catégorique, in-forme, aux formes, historiques, sociales. Ce passage est celui de l'histoire du pouvoir, de l'oppression, de l'esclavage (l'éther dans lequel nous baignons). La thèse (pensée négative) que nous soutenons s'oppose totalement à la thèse positive, “productiviste” à la Negri, de la production “autonome” des multitudes ; nous l'avons indiqué et cela pourrait être développé, débattu, nous rejetons la thèse directe positive du matérialisme historique relooké. Affirmons-le : toute forme informe et déforme, et implique aliénation, une aliénation primaire indépassable ; tel peut être un sens de l'idée de « la productivité du pouvoir » à la Foucault (cette idée devrait être complètement déployée). Les formes (constitutions, institutions, législations, etc.) ne sont pas l'expression directe, sans négativité, émanation néo-platonicienne ou Spinoza-Deleuze, de la puissance En-Réel (monisme deleuzien dénoncé par Badiou) ; il y a un retournement, une capture, une prise, une emprise, bref une négativité (non hégélienne, mais plutôt lacano-hégélienne à la Zizek). Certes la nouvelle pensée de cette négativité doit imposer de reformuler Hegel (à la manière de Zizek), de tenir compte des plus anciennes critiques de la dialectique régulatrice ; mais la pensée négative est indépassable. Nous pensons que les thèses de P. Clastres s'inscrivent dans cet espace de réinterprétation de la dialectique négative ; ces thèses (nous l'avons dit) peuvent être généralisées sous les termes : l'Agir En-Réel tombe, chute (dans le temps) en se réalisant ; toute réalisation est aliénation ; il y a donc une aliénation primaire indépassable (insursumable : la société minimale) ; tout le problème est alors celui de la minimisation de cette aliénation : non pas « l'État minimal » des libertariens, mais « l'institution optionnelle », hors de toute contrainte de tradition à respecter voire vénérer. Le thème de la Sortie, de l'organisation sans organisation, etc., se développe dans la question de l'Agir non praxistique, non éco-Nomique, bien sûr “anti-utilitariste” (cf. le MAUSS) mais surtout “anti-institutionnel” (question de l'an-archie des Communes Destituantes qui ne sont que des Communes Combattantes). La critique de l'économie est insuffisante (nécessaire mais insuffisante) si elle ne se prolonge pas en une critique des institutions (et de la constitution active), en une réflexion sur la constitution et le pouvoir constituant (à la Negri, pouvoir constituant auquel nous opposons la puissance destituante). Comme les quelques mots précédents le montrent, cette question de la Sortie, sécession, hérésie, parti imaginaire, constitution d'institutions révocables ou optionnelles, etc. peut se formuler de manière très générale (à un méta-niveau) comme « logique de la nécessité sans suffisance » (qui est une logique non standard, sans réciprocité ou non commutative). Bien entendu cette logique est l'expression de la dualité sans dualisme Réel/Réal ou du matérialisme de la détermination réelle en dernière instance [9]. La Gnose : « le salut par la pensée ». Qu'est-ce que ce salut ? Soit un axiome fondamental de cette Gnose : nous sommes les prisonniers d'un monde infernal. Glose de cet axiome : ce monde infernal est le Capitalisme comme système de domination (et non pas comme « mode de production ») — renvoi à l'explicitation de cet axiome par la théorie de la mesure-valeur ; mais toute analyse critique post-marxiste vaut aussi bien, de la sociologie critique de Francfort (Benjamin, Adorno, Horkheimer, Marcuse, etc.) au lacano-marxisme (Zizek) ou à la Pensée-Foucault (Agamben : Homo Sacer – et l'ouvrage de Pièces et Main d'Œuvre, collectif anarchiste technophobe de Grenoble, “Terreur et Possession, enquête sur la police des populations à l'ère technologique”, collection Négatif, édition L'Échappée, mai 2008) etc. etc. Nous ne pouvons échapper à l'Enfer-Monde (du) Capitalisme techno-policier puisque, en tant que « sujets sociaux », conformés (adaptés), nommés « citoyens libres », nous sommes modelés (comme consommateurs festifs, par exemple) par ce monde [10] : le sujet policé (« civil ») n'est que l'union des contraintes sociales, contraintes orthopédiques qui tiennent le « vivant » en survivant. Cet Enfer-Monde peut de nommer : ère (aire) de l'administration totale, ère du gouvernement (à la) police (à la contre-révolution permanente ou au simulacre de révolution, méthodes de la contre-insurrection ou gestion sécuritaire), oligarchie terroriste, etc. Totalisant, totalitaire, mais « pas-tout ». Si les actions, comportements, écrits, rapports, etc. si tout ce qui est “objectif” peut être surveillé, contrôlé, censuré, manipulé, si, par exemple, « nos étudiants » ou « nos collègues chercheurs mercenaires » s'adaptent si bien à la nouvelle canalisation des désirs, par arrivisme, par carriérisme ; si le “subjectif” lui-même, « au plus profond » (justement les désirs et mais pas seulement les désirs, presque jusqu'à la jouissance : arriver, gagner), peut être intégré, discipliné, par la fabrique industrielle du rêve, réussite, passer à la télé, connaître Carla B., gagner le gros lot, ou simplement être comme tout le monde (Trintignant conformiste), être du troupeau, faire la fête selon les ordres festifs ; si le « sujet radical hérétique », « anarcho-autonome », pour parler la langue de la police, est de mesure nulle (discret) relativement à l'aire des « bons citoyens » ; que reste-t-il ? Où se trouve le réfractaire, le sauvageon, le rebelle ? — à supposer encore que la résistance à l'oppression (quoi ! quelle oppression ? nous sommes en démocratie !) reste « un must » ! Où se cache l'Humain du refus, nécessairement en lutte ? Dans la résistance opiniâtre du « penser par soi-même », sachant que cela est impossible, mais nécessaire ! Dans l'errance de la hargne hérétique. Tenir son poste de combat dans la Guerre. Il s'agit donc, pour le gnostique anti-système, an-archiste, “contestataire”, “subversif”, “terroriste” [11] de minimiser l'emprise de ce monde, sachant qu'on ne peut lui échapper. Comment faire ? Devenir exilé, étranger, passant, indigène. En refusant toute « intégration », toute chaleur communautaire traditionaliste, toute identité de bloc, tout enracinement, tout « faire corps » (voilà le point central : la haine gnostique pour les corps, les corporations et les incorporations), tout corporatisme, tout esprit de village ou d'équipe, etc. etc. Errance, l'échec assuré. Justement : ne jamais réussir (lire les dernières pièces de Beckett). Regarder « de travers » tout ce qui relève de l'emprise-monde : quotidienneté, shopping, cuisine, vaisselle, famille, femme, enfants, propriété privée, bricolage, vacances, sea sex and sun, etc., la liste illimitée des noms du diable. Soit alors « la nécessité » : nous trouvons là un théorème gnostique : tout est nécessaire, ainsi la rébellion, le négatif, rien n'est suffisant ; le déploiement de cette logique asymétrique (du nécessaire sans suffisance) ou unilatérale conduit à des contradictions enthousiasmantes, contradictions qui exigent, pour être résolues, de repenser le temps, la temporalité, « l'Histoire », à la manière de la physique quantique… les causes succèdent à leurs effets ! L'emprise-monde nécessaire (la nécessité) doit être traitée comme obligation, contrainte irréfragable, survie en tant que mort-vivant, office du zombie, service sans dévouement, faire semblant de participer sans adhérer, subir sans accepter, obéir sans conformisme, aller le plus loin possible dans l'insoumission, mais tout est ambivalent (l'ambivalence étant un autre théorème gnostique). Repenser Pyrrhon, le philosophe sous le despotisme. Être dur avec soi-même, compassion bouddhiste pour les autres, loin des facilités familialistes (du « être chez soi »). Le seul paysage que j'aime est la Provence intérieure (Drôme provençale, Baronnies et nord Vaucluse, autour du Mont Ventoux) ; sa dureté et sa sauvagerie s'accordent à ma passion (selon les canons romantiques) ; je me suis donc installé dans le Jura, un pays qui m'est étranger — et je vis exilé de ma patrie provençale. La Guerre, éternelle, dans laquelle il faut tenir son poste de combat, par la guérilla inlassable et jamais victorieuse — principe axiologique : être toujours du côté de celui qui perd, de l'opprimé — sans céder (sur ses défaites certaines), « je maintiendrai ». Contre la colonisation extensive (« la mondialisation ») et intensive (l'ordre pétainiste du travail) défendre un territoire ouvert. Reste un (seul ?) territoire libéré, secret, caché : celui de la pensée, qu'il faut maximiser. Tenir l'espoir sans espérance, voilà le credo du gnostique agnostique. Le gnostique est celui qui sépare radicalement le corps (toute incorporation) et l'esprit (en réfractaire) : dualisme extrémiste, hérétique ; que l'on peut dénommer : schizophrénie (Deleuze le vieux maître). Rébellion radicale, en évitant (jusqu'à quand ?) le suicide, parce qu'il le faut (encore la nécessité non suffisante). Le devoir, la fidélité (à son axiologie – penser par soi-même), j'espère avoir tenu mon poste contre les troupes d'occupation, les riches, les dominants, et leurs milices terroristes, les cadres zélés, les majorités silencieuses et conformistes, les normaux, les fêtards, les sportifs et leurs supporters soulards, etc. etc. La pensée contre l'anti-intellectualisme « populaire ». Et maintenant, ouf ! bientôt fini… pour le lâche accablé d'ans. Remarques complémentaires sur la Théorie Critique. Le socle de la théorie critique (dialectique négative à la Adorno) a tellement été intégré, au plus profond de moi, que je ne le distingue plus explicitement comme tel, mais que je m'en sers « abusivement » pour mon ambition de synthèse critique (qui tente de joindre Adorno et Heidegger, par exemple, contre toute attente — je suis un hérétique pour tous !). Ma vision néo-gnostique du monde-comme-mal vient d'Adorno et Horkheimer et Benjamin, même si elle s'est enrichie de diverses strates de pensée critique (Heidegger, Derrida — cf. son « prix Adorno » —, Foucault, Laruelle, etc. — tout est bon pour la synthèse critique, sans accommodement de juxtaposition éclectique). En relisant mon texte, pour l'ultime vérification toujours incomplète, cette dernière vérification tellement impossible, car on aimerait alors écrire un autre texte ! je me suis aperçu de cette dette immense : ce que je nomme « communauté de justice » contient, bien évidemment, la « communauté de pensée critique » ; et comme je chante la gloire de ces communautés imbriquées, j'espère qu'il me sera pardonné de ne pas citer plus explicitement ce qui tient invisiblement mes recherches… Mais Benjamin est partout, et parfois sous le nom de Foucault ! et “réconcilié” avec Adorno !! La référence centrale de tous mes textes : « tout document de culture est également un document de barbarie » se trouve et chez Adorno-Horkheimer, Dialectique de la raison (p.24) et chez Benjamin, Sur le concept d'histoire, Œuvres, t. III (p.433). Par ailleurs, et plus généralement, c'est la pensée (théologico-politique négative) de l'histoire de Benjamin qui informe ma critique de la téléologie philosophico-historique, etc. Tout cela étant fondu dans ma tentative de synthèse critique (qui ne cède pas devant l'impératif d'unification et donc du reforgement). Un point central est mon refus de « l'humanisme » et ainsi refus de la voie à la Habermas (mais aussi bien des conclusions de Frédéric Vandenberghe, in Une histoire critique de la sociologie allemande, La Découverte/MAUSS, 1998). Je reste plus proche d'Adorno ou de Marcuse, et met au centre de mes recherches les concepts (repensés) d'aliénation, de réification ou de fétichisme, etc. comme des modes d'analyse de la réalisation. J'aimerais proposer des idées fusantes d'ouvrages de critique, de critique de l'économie gestionnante ou, aussi bien, de critique de la politique (ici : Polizei = police) de gestion, ou, encore, du réalisme réformiste (social-démocrate à la Habermas) : critique de la politique habillée en police de l'ordre écoNomique, qu'est-ce que la politique (= démocratie) à l'âge de l'administration éco-Nomique totale, ou qu'est-ce que la politique à l'âge de l'anti-humanisme, de l'éthique-politique comme politique de la raison critique, de la politique de la raison critique comme théologie politique négative, logique utopique (de la communauté de justice) contre logique réaliste (des associés du crime), de Benjamin à Derrida et au-delà ; de Adorno à Foucault ; portrait de Badiou en théoricien critique ; logique post-heideggérienne de l'anti-humanisme (révolutionnaire) ; un livre radicalement pro-Benjamin de « théologie politique négative » du messianisme faible (de la voie pauvre, sans salut, mais radicalement éthique), livre qui manifesterait l'oxygène invisible et omniprésent qui fait vivre ma pensée et me permet de résister. Livre posant centralement le problème : quelle politique, qui ne serait pas police éco-Nomique ou réformisme kollaborateur, est compatible avec la doctrine de « l'administration totale » ? comment passer de Adorno à Benjamin ? qu'est-ce que l'éthique-politique ? En partant de la thèse de « l'administration totale », qu'en tant qu'économiste critique je puis valider (voire “démontrer”), comment est-il possible de rejeter les thèses philosophiques (humanistes-subjectivistes) de Habermas (ou Vandenberghe, etc. : “la troisième voie” de Giddens) ? comment est-il possible d'opérer une critique du réformisme parlementariste (supposé être la réalisation mondaine et biaisée, aliénée, mais unique, de la communicabilité libre [12]), réformisme qui n'est qu'un adaptationnisme, et, philosophiquement, un positivisme (typique du socialisme socio-Nomique ou institutionnaliste autoritaire), donc une doctrine métaphysique, reposant, par exemple, sur le concept de volonté libre ou de conscience pleine ? Il faudra, bien sûr, affronter la critique que donne Sloterdijk du pessimisme, engendrant le cynisme, de la thèse de l'administration totale : la raison cynique se tiendrait tapie dans toute analyse structurale ou anti-humaniste ! Mais pourquoi faudrait-il espérer et, plus encore, croire de croyance dure, à la capacité rationnelle de l'Humain entreprenant, pourquoi la thèse quasi-individualiste économiste (libérale) de « l'acteur » (agent, agency, voire “humanisation” de la notion de réification, ou “démocratisation” de l'économie, etc.) s'impose-t-elle comme contre-critique de la thèse de l'administration totale ? La « solution réformiste » (de Vandenberghe, par exemple [13]) est obligée, pour commencer, de remettre en cause la thèse de l'administration totale (non, ce n'est pas vrai, le monde n'est PAS SI mal !) et de revenir au philosophique (humaniste). Or cette remise en cause fait instantanément verser dans l'économisme (et implique la réduction de la politique, de la démocratie, à la gestion, respectant le procédural institutionnalisé, respectant le monde inégal, formulant une doctrine de la « justice » étriquée, à la Rawls) ; et donc est passible de la critique de l'économisme (que je travaille depuis 50 années). Il faudra ainsi déployer une critique de cette sorte de synthèse “centriste” entre l'individualisme (économiste, entreprenant, de l'acteur) & le « structurisme ». Cette synthèse, n'est-ce pas de la sociologie académique ? à la Touraine ? Et pour déployer cette critique (de la contre-critique) affirmer que la thèse de la réification, ou de la machine sociale (avec ses apparatchiks), n'est pas une métaphore, mais bien une thèse démontrable (scientifiquement). Thèse démontrable qui énonce : le capitalisme est la société du crime, le parlementarisme est la confrérie du crime, le socialisme libéral de deuxième droite (à la Habermas) est le club des nouveaux amis du crime, etc. Pourrais-je reformuler le thème proposé ? Nommons « problème d'Adorno » (ce que je nomme ailleurs « problème de Foucault ») dans la formulation Sloterdijk (en termes de « critique de la raison cynique ») le problème suivant : posons le monde sous le régime de l'administration totale (ou du Spectacle intégré), ce régime dénommé « démocratie (écoNomiste) de-marché » (le populisme de marché), où donc l'Humain jeté-au-monde est assujetti, aliéné, sujet-assujetti, conformé au monde, consommateur touriste (achetant des croisières MSC à prix cassés), etc. maintenons fermement la position de Adorno (pessimisme) face à la contre-critique de troisième voie (Habermas, Vandenberghe, etc., le socioNomisme kollaborateur nécessairement optimiste – cf. aussi l'espérance de Negri et de toute militance « constructive ») — étant entendu que l'analyse critique de l'économie permet de justifier cette position (énoncé de la LOI de la valeur). Il peut alors sembler que cette sup-position, encore une fois hypothèse, mais “démontrable” en termes d'anti-économique généralisée [14] (voir la seconde époque de cet épisode), conduit au « cynisme » de la dé-Termination totalitaire, à l'impuissance, à la résignation, à la kollaboration, etc. (ce qui implique, à l'envers, en retournant ce discours ecclésial des plus anciens, qu'il faut apporter de l'espérance, de la croyance, de la religiosité, du ritualisé, de l'habitus, etc. pour soutenir une pratique « subjective » — on retrouve, même déplacé, le thème du capitalisme comme religion). L'idée selon laquelle une réalité posée comme « nécessité » (mais que veut dire ce terme ?) induirait le cynisme kollaborateur est un problème éthique : pourquoi la « nécessité » du maître devrait-elle induire la résignation ? pourquoi faudrait-il espérer pour entreprendre ? pourquoi l'obéissance religieuse au pseudo-naturel « divin » réalisé devrait-elle s'imposer ? Bien entendu ce problème très ancien est celui dit du « manichéen viveur » : puisque le monde est chaos, autant en profiter ; il faut bien vivre ! Et cette formulation est celle-là même que les « chasseurs d'hérésie » (Irénée, pour commencer) ont mis au point (vers le IVe siècle PC — voilà pourquoi je parle de la philosophie réactive de Habermas) pour interdire la critique du monde ; et d'abord sa description critique comme Enfer-sur-Terre — mais non, ce n'est pas vrai, il y a du bon et du mauvais, il suffit de séparer ; par exemple, il suffit de retrouver la « bonne économie » (de production pour les besoins sociaux) sous son aliénation « financière » ; il ne faut pas jeter le bébé avec l'eau sale, etc. etc. Néanmoins, sur la base de cette idée (structure imposée → résignation) on peut reconstruire (pour la déconstruire) la solution humaniste philosophique : cette solution humaniste (habermassienne) consiste alors à rejeter l'hypothèse de l'administration totale ; écho tardif des thèses des chasseurs d'hérétiques, anti-gnostiques, premiers chasseurs du christianisme politique naissant devenant « force impériale » : il n'est plus temps de critiquer le monde, il est temps d'y participer, maintenant que « nous » sommes au pouvoir — avec un Empereur opportuniste « chrétien » ; il convient de rejeter toute « mystique », toute idée de désertion (au désert), et de se retrousser les manches : les « bonnes pratiques mondaines » seront désormais récompensées !! Quelle est la forme contemporaine (habermassienne) de la vulgate des Pères Fondateurs anti-gnostiques (de l'Église politique) : non, ce n'est pas vrai, le monde n'est pas entièrement mauvais, il n'est pas empris sous le régime de l'administration totale, et donc l'Humain-du-monde (et non pas jeté-au-monde : thèse heideggérienne horrible) est sujet actif, volontaire, responsable, etc. Il existerait des stratégies d'agent — non pas des stratégies-sans-stratège, etc. Et le monde serait la résultante intentionnelle de ces stratégies rationnelles (ou calculées) : résultat volontaire des actes volontaires (du Boudon sous-vitaminé, en quelque sorte). Certes le monde n'est pas parfait, la technique est, par exemple, ambivalente, mais ce n'est pas non plus le « mal incarné » : il est toujours possible de « réformer » ce monde « double » sans trop de peine. En oubliant, vite fait, jusqu'à l'ambivalence concédée chichement ! Appelons cette solution : solution normande (ni oui ni non : ni-ni). Je propose de la déconstruire (détruire) systématiquement ; et pour cela d'utiliser toutes les ressources de l'analyse critique. En opposition au réformisme (des nouveaux chasseurs d'hérétiques) : (1) il faut tenir fermement et par tous les moyens, empiriques ou analytiques, techniques ou poétiques, littéraires ou sociologiques, etc. la thèse de l'administration totale ; l'objet du déploiement anti-économique → économique générale → non économique étant de “démontrer” cette thèse ; (2) cette thèse, la thèse « structuraliste » de Foucault I ou la thèse Adorno-Horkheimer, même tenue fermement, sous forme de la thèse néo-manichéenne du monde-mal, ne conduit pas, ni nécessairement, ni implicitement, au cynisme ; la position éthique de résistance-rébellion-révolte-révolution est transversale (refus de la téléologie ou de l'éthique comme morale pratique : refus de la « nécessité » de participer au monde comme il est) ; (3) cette transversalité éthique/structure implique un déploiement analytique : elle implique, comme hypothèse sous-entendue, mais à expliciter, que le monde n'est pas TOUT, même si ce monde est despotique ou totalitaire (en tant que monde : le « totalitarisme » étant posé comme définition du monde éco-Nomique capitaliste) ; le problème d'Adorno ET la conjugaison éthique de la résistance-rébellion, qui « casse » la « loi » du monde (social-symbolique), « la loi de la valeur » (ou de la mesure), impliquent le HORS-MONDE, mais un « dehors » qui n'est ni « méta » ni « épekeina » (au-delà) — du reste le méta-physique est l'extension indue, physicaliste ou naturaliste, du physique au social (le physique ayant préalablement été rendu politique, “politically correct”) ; l'éthique n'est plus alors un « choix » ou une « décision », mais un élément de la science sociale généralisée (dite non-économique) ; car le « hors-monde » devient une hypothèse scientifique argumentable ; qui fait du « socialisme utopique » la clé du « socialisme scientifique » (thèse Rubel-Janover) ; il est possible de construire une science éthique qui maintient la thèse de l'administration totale ; éthique signifiant En-Réel, DESTITUANT. (4) cette conception du « hors-monde » (le Réel) est en plus indispensable pour “démontrer” la thèse d'Adorno ; et en même temps résoudre le problème d'Adorno sans verser dans le cynisme à la Sloterdijk ; elle est ce que commence à penser Benjamin, ce que pense Heidegger (malgré l'incompréhension d'Adorno) et ce que déploie l'anti-philosophie post-heideggérienne ; il est alors possible de lire Derrida comme un héritier de « la théorie critique » ou de présenter Badiou comme le nouveau penseur de la « théologie politique négative » à la Benjamin ; (5) inversement les thèses de Derrida ou de Badiou peuvent servir à manifester la puissance de la communauté critique. Le réformisme de style Habermas étant une impasse (une Issue sans Sortie), qui, pour se présenter comme Voie selon l'Histoire (la nécessité du capitalisme), est obligée de nier le caractère criminel ou d'administration totale dudit capitalisme. Ce réformisme constitue une régression par rapport à « la théorie critique ». 1c- Le durcissement des formes : aliénation secondaire puis réification congélation (en despotisme éco-Nomique) – de la tradition au conformisme, le grand conformisme. L'économie (et l'éco-Nomie) correspond(ent) à une étape de l'histoire du despotisme se perfectionnant (« le progrès »), une étape de l'histoire de l'abstraction. Pour bien analyser cette abstraction il faut partir de son résultat : la société numérisée, comptable, mesurable, monétaire, etc. incarnation de mathématique appliquée. Posons la question : comment est possible une société soumise à la comptabilité, société qui rend possible la “science sociale” mathématique (et d'abord l'économique) ; ou, comment se déploie le mouvement qui mène du droit (romain) à l'arithmétique politique, à la statistique, à la comptabilité nationale et aux modèles de gestion macroéconomiques (dits “keynésiens” par ex.) ? Comment devient possible la constitution économique (hayékienne) de style Maastricht et ses suites européennes techno-économiques (l'austérité infinie comme enfermement comptable) ? Plusieurs généalogies entremêlées sont indispensables à étudier : La généalogie des organisations “rationnelles” modernes ou des « bureaucraties rationnelles » (d'entre-prise) [15]. La généalogie de la comptabilité, comptabilité qui prend son envol dans la république mercantie de Venise. À l'exosquelette militaire des sombres châteaux forts moyenâgeux (un château fort étant une carapace idéologique projetant des individus cuirassés – exoprojection de la cuirasse caractérielle de W. Reich) succède l'exosquelette numérique comptable monétaire, beaucoup plus abstrait et “rationnel”, de la république mercantie avec ses palais « ouverts ». Certes la comptabilité exige le sombre château (de Kafka) ; Venise a besoin d'une armée, même mercenaire et peut faire la fortune de condottieri casqués (Bartolomeo Colleoni) ; mais le saut d'abstraction (de « rationalisation ») dans la norme numérique comptable monétaire ne peut se penser qu'au moyen de la généalogie de la lignée juridique autoritaire.Explicitons cela (trop) rapidement : Posons : CommonWealth = Reich = Empire, Richesse = Puissance, Wealth = Reich (richard, riche) ; le processus de civilisation est un processus de durcissement, processus qui permet l'accumulation ; du point de vue royal (du Réal), on passe des dolmens aux pyramides (progrès architectural) ; et la richesse (des tombeaux !) est bien l'expression immédiate de la domination (ici de l'esclavage – quand a débuté l'esclavage ? dès la construction des grands tombeaux, 50 000 avant JC ?). Le château fort carapace des quasi-insectes sociaux manifeste l'enfermement « vital » dans la forteresse (aussi bien Kafka que Dick, La vérité avant dernière). L'accroissement de la richesse (des riches) dénote le renforcement des procès de contrôle (intensifs et extensifs), jusqu'à la création de la réalité virtuelle numérique comptable monétaire (le château comptable monétaire déguisé en palais renaissance est notre monde). On peut alors se reporter à Jean Baudrillard, en résumé à L'échange symbolique et la mort, Gallimard, 1976. On doit se référer aux travaux de Baudrillard pour la pensée des simulacres (cf. encore Philip Dick), des abstractions réalisées ou incarnées en institutions (en châteaux ou blockhaus exosquelettiques). Toute réalité est un processus de colonisation qui TEND à établir un système ou une méga-structure, au moyen d'une structuration (le processus de congélation) ; des opérations politiques de structuration tentent d'établir et de maintenir de telles systématiques (qu'il faut sans cesse enforcer). Ces systématiques fragiles sont hypostasiées en lois, ordres, « nature sociale » (communauté impérative ou identitaire), même, et surtout, lorsque systèmes, lois, ordres sont incomplets (ils ne peuvent être qu'incomplets) et que la structuration colonisation interne n'arrive pas (jamais) à la structuration “parfaite” (pour utiliser un terme d'économiste). La structuration vise à la complétude, la fermeture (identitaire), l'absorption complète (du Réel). En tendance, la structure se clôt en système qui se substitue au Réel (cherche à se substituer au Réel) et tend à former un néo-réel, une réalité virtuelle. Ce néo-réel réalité virtuelle est symbolique (imaginaire au sens de Castoriadis, constituant du social). Il est donc important de distinguer des niveaux d'analyse : 1- La structuration, la Guerre, la conflictualité et la tentative sans cesse reprise de la colonisation (question : pourquoi la colonisation échoue-t-elle et doit-elle être sans cesse reprise ; réponse : parce que le Réel désubstructurant est déterminant en dernière instance) ; 2- La structure structurée, la néo-réalité incomplète, toujours formalisée en système de droit ; 3- La structure théorisée (par le structuralisme ou par l'éco-Nomie) qui est la tentative de bouclage discursif idéologique de cette néo-réalité ; c'est à ce niveau tertiaire que se situent les “sciences de police” (économie, gestion, sociologie, etc.). En simplifiant si le Réel est propulseur de Chaos, le symbolique est un semblant, un simulacre, lui-même brisé par le chaos. Toute société (du) simulacre, comme tout agent socialisé (assujetti), sont clivés, cassés, divisés, etc. On peut, sur cette base simpliste, établir une généalogie (elle-même simpliste) de la réalité éco-Nomique abstraite (du progrès de la rationalisation) : — Soit d'abord le règne de la loi, symbolique 1 ou simulation de 1er ordre ; le symbolique est hyperréalisé comme contrainte irréfragable déclarée « naturelle » ; s'opère la constitution d'un état du monde naturel ou à la loi naturelle ; correspondant à cette constitution se déploie une société disciplinaire, inquisitoriale pré-moderne. — Sur la base nécessaire de cette réalité virtuelle 1 (posée naturelle ou comme nature) peut apparaître la science comme symbolisation du symbolique ou simulation de 2e ordre ; on peut parler d'herméneutique de 1er ordre ; la néo-réalité régularisée à la loi naturelle et rendue irréfragable par les procédés disciplinaires devient l'objet (« naturel ») de la réflexion de second ordre ; d'où la double fonction permanente de la science : assurer le symbolique 1 (naturalisé), renforcer ce symbolique 1 par un symbolique 2 encore plus incontestable (puisque « scientifique ») ; débute alors la société de contrôle moderne et ses nouvelles mythologies (science & technique pour l'essentiel). Nous trouvons là des éléments critiques pour analyser la science (économique, par ex.) : la science à la fois assure le symbolique dit naturel en énonçant « sa réalité », l'objet de la science est d'affirmer péremptoirement qu'il y a de la réalité naturelle, de la loi naturelle, de l'inné, du biologique naturel, etc., et cette science également renforce ce naturel sup-posé ou im-posé, énonce doctrinalement la réalité symbolique de niveau 1 par une discursivité de niveau 2 qui ne passe pas pour une discursivité mais pour une certitude, l'irréfragable de la loi naturelle étant renforcé par l'absolue certitude de la « démonstration scientifique ». Cette réalité virtuelle de 2e ordre, moderne, rationnelle, a un point d'ancrage fort dans les sciences qui sont bien policières. — Un troisième déploiement se met en place, le Spectacle, symbolique 3, simulation de 3e ordre ou déploiement complet de la réalité virtuelle comme propagande. Il est assez simple de placer dans cette esquisse de généalogie de l'abstraction, la mesure, la comptabilité, la numéricisation, la monnaie, l'ordre éco-Nomique qui correspond à ce symbolique 3. L'aboutissement actuel du mouvement de l'abstraction est la science économique nomothétique, analysée comme psychologie normative géométrique ou science normative du comportement tendant à être rendu complètement prévisible. [1] Serge Latouche, Décoloniser l'imaginaire, la pensée créative contre l'économie absurde, Parangon, 2003 ; Paul Ariès, La décroissance, un nouveau projet politique, Golias, 2009. Peut-être une analyse critique spécifique de ce courant démultiplié de la décroissance est-elle utile comme point de départ ? Stéphane Lavignotte, La décroissance est-elle souhaitable ? Textuel, 2009. [2] Sur cette question il est possible de relire Cornélius Castoriadis ou de se contenter de l'introduction par Philippe Caumières, Castoriadis : critique sociale et émancipation, Textuel, 2011. [3] La question de “l'organisation sans organisation”, des institutions ou communautés non essentialistes ou faibles, etc. trouve peut-être son origine dans la thèse du grand sociologue Georges Gurvitch, l'idée du droit social, réimpression de l'édition de 1932 (Sirey), Scientia Verlag Aalen, 1972, Darmstadt. Et à l'envers, pour le droit autoritaire des organisations hiérarchiques : Michael Stolleis, Histoire du droit public en Allemagne, droit public impérial et science de la police, 1600-1800, PUF, fondements de la politique, 1998. Ce qui nous amène à Michel Foucault :Dits et Écrits, utiliser systématiquement l'index des notions (par ex. “institution”) ; Cours au Collège de France, 1976, Il faut défendre la société, Gallimard, 1997, cours du 21 janvier 1976, la guerre comme analyseur des rapports de pouvoir. [4] Peut-être commencer par Jean-Léon Beauvois, Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social, petit traité des grandes illusions, Presses Universitaires de Grenoble, 2005. Le chapitre 5 de cet ouvrage peut se lire comme une pseudo-histoire de l'organisation, déployant les intuitions de Pierre Clastres, La société contre l'État, 1974. JL Beauvois insiste sur le caractère “remplaçable” des individus (la “substitution” éco-Nomique) mis au fondement de la “rationalité organisationnelle” (la calculabilité éco-Nomique). La réduction de l'Humain à l'agent malléable, adaptable, abstrait, la gestion délibérée de cette “remplaçabilité”, seul le nombre/masse compte, est au fondement de l'organisation hiérarchique (d'origine militaire). Le modèle de l'organisation est donc militaire à hiérarchie fonctionnelle. Se greffant sur ce thème de l'abstraction, on peut prendre connaissance de la vision psychanalytique de Eugène Enriquez :L'organisation en analyse, PUF, sociologie d'aujourd'hui, 2000 ;Clinique du pouvoir, les figures du maître, érès, sociologie clinique, 2006. [5] Cette idée de “liquéfaction” dérive des recherches de Zygmunt Bauman, et de son concept de « modernité liquide » De Zygmunt Bauman, La vie en miettes, expérience postmoderne et moralité, Le Rouergue/Chambon, 2003. Cet ouvrage peut servir à compléter celui de JL Beauvois : l'idée de “remplaçabilité” (de “substitution”) est développée de manière à accéder à la morale éco-Nomique de “l'indifférence” : prendre l'Humain comme remplaçable, substituable implique une indifférence complète à son égard (réification). Mais le plus grand livre de Bauman, Modernité et holocauste, La fabrique éd., 2002, établit la généalogie éco-Nomique de l'holocauste ; sa source efficiente se trouvant dans « l'esprit d'entreprise ». Comme introduction générale, Keith Tester, The Social Thought of Zygmunt Bauman, Palgrave, 2004. [6] Sur le sujet de “la politique deleuzienne” : Manola Antonioli, Pierre Antoine Chardel, Hervé Regnaud, Gilles Deleuze, Félix Guattari et le politique, éd. du Sandre, L'Harmattan, 2006 ; Yoshiyuki Sato, Pouvoir et Résistance, Foucault, Deleuze, Derrida, Althusser, L'Harmattan, 2007. Pour la version à la Negri, il convient de commencer par l'ouvrage remarquable : Dimitri Papadopoulos, Niamh Stephenson, Vassilis Tsianos, Escape Routes, Control and Subversion in the 21st century, Pluto Press, 2008. Et au lieu de lire (ou relire) Hardt Negri, Empire, Multitudes, Commonwealth, il est possible d'étudier l'ouvrage qui anticipe Empire, Nick Dyer-Witheford, Cyber-Marx, cycles and circuits of struggle in high-tech capitalism, University of Illinois Press, 1999 ; en particulier : chap.8, Alternatives. S'opposant à la propagande 1990-2000, alors régnante, pour la société de l'information, pour la nouvelle économie, Dyer-Witheford fait le pari d'un « marxisme autonomiste » réinventé, s'appuyant sur les ressources de “la révolution informationnelle” et, de manière très matérialiste historique, par la traversée de cette révolution technologique, permettant la transformation communiste de la société. Ce livre, anticipant Hardt Negri, est intéressant comme mélange de thèses datées, obsolètes, et d'inventions “autonomistes” à méditer. La critique des thèses négristes est maintenant bien connue. Il est possible de se référer à des ouvrages simples : Pierre Dardot, Christian Laval, El Mouhoub Mouhoud, Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel, armillaire, La Découverte, 2007. Cet ouvrage dénonce trois illusions du néo-opéraïsme (autonomisme) : La première illusion du marxisme métaphysique : l'élection messianique d'un sujet social défini par son absolu dépouillement, la pauvreté comme puissance faible ou force négative ; ce n'est pas la participation à la production qui élève l'objet pauvreté à la dignité de sujet de l'émancipation ; c'est la non-participation à la domination qui fait de l'objet pauvreté (objet de cette domination) une force faible négative, qui pourrait éventuellement devenir sujet politique de l'émancipation ; mais ce sujet politique, singularité universelle ou négativité destructrice, est une construction, une construction sans constructeur (ici apparaît le parti imaginaire) — nous retrouverons toujours sur notre chemin le problème de l'histoire transformée en technologie politique (thèse du matérialisme historique à laquelle nous nous opposons le plus radicalement : le futur n'existe pas, le futur est radicalement indéterminé, il est En-Réel, etc.). La seconde illusion : confusion du matérialisme et de l'économisme (souvent justifié par « les conditions matérielles de survie », le matérialisme est écrasé en naturalisme métaphysique) ; écrasement du Réel en Réal ; cette confusion conduit à l'identification de l'émancipation humaine à l'illimitation du développement des forces productives et au soutien sans faille au productivisme (ou à des formes délirantes de technoscience cybernétique). L'illusion tient en la croyance (dure comme fer) de la possibilité de dépasser l'économie en obtenant son plein développement (par la richesse automatisée) : tout notre texte a été construit contre cette illusion.Techniquement, il s'agit de l'erreur (naturaliste) qui consiste à poser un lien métaphysique entre valeur d'échange et valeur d'usage (définie à la mode néoclassique, comme objectivité naturelle) ; cette erreur mène à croire que la maximisation de la valeur d'échange est également maximisation de la valeur d'usage (le capitalisme est la voie du socialisme). Il faut dire, au contraire, la valeur d'échange constitue la valeur d'usage (qui n'a aucune naturalité) ; le capitalisme détermine les “besoins” ou les “biens” ; la richesse capitaliste n'est pas une richesse du tout, et n'ouvre à aucun avenir. Troisième illusion : maturation des conditions du passage au communisme qui s'accomplirait à l'intérieur de la société bourgeoise ; illusion permettant le réalisme de la collaboration au procès du développement capitaliste (stalinisme), la pratique facile du suivisme ou de l'entrisme, et l'espérance concrète quotidienne (peut-être ce thème de « la désespérance » est-il le plus crucial : la fidélité à la Badiou est un lourd office – et Negri est un crypto-catholique (italien !) du « chant de l'espoir » !).C'est parce que le développement des forces productives doit être à lui-même sa propre fin que le sujet qui est appelé à être l'agent de ce mouvement absolu est également le sujet de l'émancipation (dont la figure rhétorique est l'ingénieur triomphant à la Jules Verne et la caricature, Brejnev, directeur de centrale électrique). C'est finalement pour cette même raison que tout pas en avant fait par le capitalisme sur la voie du développement techno-économique est réputé constituer en lui-même « un progrès » (dont la source serait “la multitude” positive) qui mérite comme tel d'être inconditionnellement encouragé (idolâtrie technophile). Ces remarques (trop rapides !) peuvent être complétées par la lecture de deux ouvrages : El Mouhoub Mouhoud, Dominique Plihon, Le savoir & la finance, liaisons dangereuses au cœur du capitalisme contemporain, La Découverte, 2009 ; Olivier Weinstein, pouvoir, finance et connaissance, les transformations de l'entreprise capitaliste entre 20ème et 21ème siècle, La Découverte, 2010. Arrivons au débat avec Badiou. Alain Badiou, Deleuze, La Clameur de l'Être, Hachette, 1997 ; petit panthéon portatif, Gilles Deleuze, pp.106-111, La fabrique éd., 2008 ; L'aventure de la philosophie française, 1er texte sur Deleuze, La fabrique éd., 2012. Une critique spécifique de Negri (par Badiou) se trouve dans le texte de Badiou, 1er texte du recueil L'idée du Communisme, vol. 2, Berlin 2010, Nouvelles éditions Lignes, 2011. Et Zizek. Bien que Slavoj Zizek commente, utilise, transforme, etc., Deleuze partout dans ses gros ouvrages (en particulier in Less than Nothing, Hegel and the Shadow of Dialectical Materialism, Verso, 2012), il existe un texte spécialement tourné vers Deleuze, Organes sans corps, Deleuze et conséquences, éd. Amsterdam, 2008. On peut lire en même temps : Peter Hallward, Deleuze and the philosophy of creation, Out of this World, Verso, 2006. Également : Carsten Strathausen ed., A Leftist Ontology, Beyond Relativism and Identity Politics, University of Minnesota Press, 2009. Peut-être une synthèse de tous ces débats se trouve-t-elle chez John Holloway : John Holloway, Crack Capitalism, 33 thèses contre le capital, Libertalia, 2012 ; John Holloway, Fernando Matamoros, Sergio Tischler, Negativity and Revolution, Adorno and Political Activism, Pluto Press, 2009. Ce dernier ouvrage collectif introduit clairement la version École de Francfort/Adorno de la pensée négative (dialectique négative) ; en particulier les deux textes d'Holloway (dans cet ouvrage), chap. 2 : Why Adorno ? et chap. 6 : Negative and Positive Autonomism, Why Adorno ? part 2, peuvent être considérés comme une version restreinte de la pensée négative La pensée en immanence, absolue ou radicale, positive ou négative, peut se formuler en termes d'éthique-politique. Par exemple au moyen de la comparaison des types d'éthique engagée : politique spécifique ou identitaire, tel que le mouvement gay ; Foucault ; micropolitique ; Deleuze et les deleuziens de la revue Chimères, par ex. ; politique autonomiste ; Nick Dyer-Witheford ; politique des multitudes ; Hardt Negri Virno ; imperceptible politics of the imperceptible subjectivities, in Escape Routes, section II, Escape, 6, imperceptible politics ;(cf. référence complète plus haut dans la note) ; L'acte de Zizek, par ex. in The Ticklish Subject, The absent center of political ontology, Verso, 1999, chap. 4, Political Subjectivization and its Vicissitudes, Embrassing the Act ; éthique politique négative, Holloway ; voie pauvre de la rébellion. [7] Ce sont les anciennes critiques de la dialectique qui sont travaillées ; comme par ex. : Hegel et la pensée moderne, Séminaire sur Hegel dirigé par Jean Hyppolite au Collège de France, 1967-1968, PUF, 1970, séminaire contenant deux textes cruciaux, Jacques Derrida, Le puits et la pyramide, introduction à la sémiologie de Hegel, pp. 27-84 ; Louis Althusser, Sur le rapport de Marx à Hegel, pp. 85-112. Également, Gérard Lebrun, L'envers de la dialectique, Hegel à la lumière de Nietzsche, Au Seuil, 2004. Nous avons déjà référencé Zizek, Less than Nothing, Hegel and the Shadow of Dialectical Materialism, Verso, 2012. [8] Jacques Fradin, Le Travail est Toujours Mort, in Mortibus, critiques du capitalisme incarné, automne 2007, n° 4/5, Faim du Travail, pp. 281-301 ; François Vatin, Le travail, économie et physique, 1780-1830, PUF, philosophies, 1993 ; Jean Pierre Maury, Carnot et la machine à vapeur, PUF, philosophies, 1986 ; Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process, Harvard UP, 1971 ; Anson Rabinbach, Le moteur humain, l'énergie, la fatigue et les origines de la modernité, La fabrique éd., 2004 ; Marie-Jean Sauret, Malaise dans le capitalisme, Presses Universitaires du Mirail, 2009 ; L'effet révolutionnaire du symptôme, érès, 2008 ; Pierre Bruno, Lacan, passeur de Marx ; l'invention du symptôme, érès, 2010. [9] Un formulaire de « logique dualystique » pourrait être construit ; qui remplacerait les plus anciennes tentatives de “formalisation de la logique hégélienne” (in Séminaire sur Hegel dirigé par Jean Hyppolite au Collège de France, 1967-1968, PUF, 1970, relire Dominique Dubarle, logique formalisante et logique hégélienne, pp. 113-160) [10] Le secret de tout système social durable qui réussit son autoreproduction consiste à transférer ses conditions nécessaires fonctionnelles aux motivations comportementales dites individuelles, de la soumission à l'adaptation puis au conformisme inconscient ; le secret de toute socialisation réussie consiste à faire en sorte que les individus souhaitent faire ce qu'il faut faire pour permettre au système de se reproduire ; de ce point de vue tout système social est religieux qui repose sur l'inculcation de stéréotypes de comportements (mobilisation spirituelle, éducation civique ou endoctrinement idéologique qui échappent à « l'éducation » que les parents voudraient bien donner à leurs enfants). “Civiliser” les comportements en micro-mécanismes adaptatifs permettant l'auto-régulation globale. [11] Ces trois derniers termes étant, bien sûr policiers. Il est une évidence, « de gauche », que la violence et la terreur sont uniquement le fait de l'État : le « terroriste » c'est le milicien (gendarme, policier, RG, barbouze) cagoulé de l'État policier proto-fasciste (je parle de la France, pas de la Chine – il faut détruire le mythe que « nous sommes en démocratie », l'ennemi premier est la propagande démocratique). [12] Idéal de communicabilité libre & réalisation parlementariste de cet idéal forment une structure philosophique (métaphysique) déconstructible : la voie Habermas est donc réactive (cf. Le discours philosophique de la modernité qui manifeste cette réactivité). Pour opérer la critique de “la troisième voie”, il faudra mobiliser toute la critique de la philosophie, critique qui contient la critique de l'éco-Nomique ou de la police de gestion. [13] Il suffit de prendre la postface de Jeffrey C. Alexander au livre de Vandenberghe, Une histoire critique de la sociologie allemande, pp.341-344, pour trouver les thèmes qu'un ouvrage idéal illimité déconstruirait, critiquerait et reconstruirait. Par exemple, haut de la p.343 : « si la condition humaine en tant que telle (la réalité-monde) est considérée comme réifiée (le monde est le mal), alors il n'y a plus de capacités humaines d'autonomie et de jugement réfléchi… Si vraiment la réification règne sur le capitalisme, il est théoriquement impossible de décrire l'action critique et réfléchie nécessaire à son renversement. » Et bas de la p.344 : « Vandenberghe appelle à la restauration du politique, de la police de gestion, en fait, réaliste et ancrée “dans le monde” : la « démocratie » ne pourrait renoncer à l'exigence d'être « réaliste » ! pour ne pas se transformer en théologie, la politique doit être gestion, « rendre compte de façon optimiste du réalisé », rester bien de ce monde, sans en imaginer d'autre, etc. etc., et au déploiement d'une contestation radicalement démocratique (soit dire réformiste, dans les règles procédurales) respectant « l'espace des possibles. » Voilà le réformisme social-libéral « scienticisé » que je voudrais pourfendre (par une réhabilitation de l'utopisme révolutionnaire radicalement pessimiste, à chercher, par exemple chez Benjamin, curieusement absent de l'histoire de Vandenberghe) ; réformisme dont Mario Tronti offre la plus belle critique. Sur l'organisation du pessimisme : Mario Tronti, Sur le pouvoir destituant, La Rose de Personne, n° 3, 2008 ; Discussion avec Adriano Vinale ; Repris dans Lundi Matin, LM 343, 13 juin 2022 ; Avec une préface importante d'Idriss Robinson. [14] L'absence d'analyse économique (critique ou pas) de la part des sociologues (critiques ou pas — même chez Foucault) a toujours été pour moi un mystère incompréhensible ; surtout pour une tradition s'inspirant du « marxisme ». Or cette absence est catastrophique : elle entraîne les sociologues à « tenir pour vrai » la pire idéologie (l'individualisme de l'agent RAT) et faire de l'économisme sans le savoir (même Bourdieu !). C'est pourquoi j'insiste sur la nécessité d'une science unifiée socio-logie générale qui contiendrait l'économique critique généralisée. Ce point essentiel devrait être repris systématiquement. Pour dire la chose très vite : les thèses à la Habermas sont « fautives » (philosophiques réactives) pour ne pas avoir maintenu (dans la socio-logie générale) la tradition critique de l'économique. Habermas tombe ainsi dans la doctrine du capitalisme comme voie téléologique. « La théorie critique », pour Benjamin et Adorno, supposait (sans cependant être capable de le développer) ce socle de tradition « marxiste » de critique de l'économique. Finalement, il ne peut exister de théorie critique, de sociologie critique, etc. sans anti-économique critique… sous peine de reconstituer la philosophie (disons libérale, mais plus généralement « subjectiviste »). [15] Ce thème renvoie aux recherches de Pierre Legendre. Je ne citerai que l'un des premiers ouvrages (décoiffant !) et l'un des derniers (il y aurait beaucoup à dire sur la dérive conservatrice à réactionnaire de Legendre ; mais les œuvres n'appartiennent pas à leurs auteurs !) ; bien entendu tout le reste de l'œuvre est à méditer (en particulier sur l'importance du droit dans la généalogie du despotisme éco-Nomique).Jouir du Pouvoir, traité de la bureaucratie patriote, éd. de Minuit, 1976 ;Dominium Mundi, L'Empire du Management, Mille et Une Nuits, 2007.
    lundimatin
  • La Corse meurtrie et toujours menacée par un épisode pluvio-orageux intense, rencontre Zelensky-Erdogan-Guterres à Lviv, prime exceptionnelle de rentrée... L’actu de ce jeudi
    Vous n’avez pas eu le temps de suivre l’actualité aujourd’hui ? Voici ce qu’il faut retenir.
    LIBERATION, AFP
  • Conspirations caniculaires
    En avril dernier, l'amicale littéraire du Sabot, dont plusieurs très bons textes ont été relayés sur lundimatin [1], ont publié le premier roman de Natol Bisq, Plein Soleil. Une dizaine de narrateurs s'y partagent plus de cinq cent pages d'un récit aux ambiances tantôt moites, tantôt glaçantes, où la fièvre peut survenir sous le soleil de plomb d'une plage italienne, comme à la nuit noire dans une bagnole en pleine course poursuite sur des routes de campagne, ou lors d'une orgie sous guedro dans un appartement d'Istanbul. Au fil des pages se déploie tout un réseau où se rencontrent auteurs homonymes, anonymes, sabotages, conspirations, messages et substances mystérieuses. Voici donc quelques bouts de celles que nous avons préférées. Léa Curieux, cet endroit, vraiment. Et je n'arrive pas à dire pourquoi exactement. Rien d'exact, surtout. Plutôt plein de détails qui suscitent en moi de petites questions, qui me picotent le cerveau comme le feraient des gouttelettes de sueur si le cerveau pouvait transpirer. Trop menus pour m'inciter à questionner quelqu'un, et trop tangibles pour pouvoir croire qu'ici, tout se passe comme tout passe ailleurs. Mon regard tombe sur une phrase inscrite sur une feuille traînant sur la table basse. Le confort : ennemi public nº 1. Il y en a d'autres aussi, moins déchiffrables, et des gribouillis. La femme assise à ma droite éclate de rire. Elle s'appelle Natosha Revmira Illioudchenko. Je le sais parce qu'elle a dû répéter son nom plusieurs fois avant que je parvienne à le prononcer correctement. L'homme assis à côté d'elle a enlevé ses chaussures. Il a tenu à me dire son nom complet aussi, mais je l'ai oublié. Natosha Revmira Illioudchenko, par ailleurs, a tout d'une femme remarquable mais peu d'une Russe. Peau basanée, lèvres charnues, fougue méridionale, cheveux gris rasés au centimètre. Et puis cette douceur généreuse– rare dans les contrées slaves. L'objet de son rire semble être la chaussette trouée de l'homme. Tous les doigts de son pied gauche, hormis le plus gros, sont apparents. Je me surprends à m'étonner que des orteils soignés puissent surgir d'une chaussette aussi effilochée. Son nom me revient : Enrico, Enrico-quelque-chose. Il a de beaux doigts de pied, Enrico. Natosha rit en voyant le bouquet d'orteils s'agiter. — Oui mais chez toi les trous c'est politique, n'est-ce pas ? Un franc sourire se dessine sur le visage d'Enrico. Un mouvement de tête, suivi d'un tintement de langue. — Ouais mais là, franchement, ça devient totalitaire. Le couple se met à rire aux éclats. Moi je les observe, un sourire aux lèvres par contagion. Je me remets à inspecter la pièce depuis le fauteuil où nous sommes assis. La plupart des gens ont terminé de manger depuis un moment. Le géant qui se nomme Pablito est sorti de sa tanière et mange sa soupe bruyamment. Entre deux cuillerées, son rire gras fait vibrer le salon. Avant la soupe, il a avalé son tas de rouleaux de printemps en deux bouchées, je l'ai vu, en deux bouchées. Il papote avec les personnes autour de lui. Il n'est pas toujours clair qui parle avec qui, mais elles ont l'air de bien se marrer. Il reste une dizaine d'individus dans le salon, Ali s'est éclipsé. Et moi, c'est malin, je suis tombée sur le seul couple de la pièce qui n'arrête pas les entre-deux. Ils se taquinent, se mesurent des yeux, s'esquivent des lèvres. Les mains sous les vêtements aussi, mais je n'ai pas envie de vérifier. J'en ai le souffle court, tout à coup. Une bouffée de jalousie est venue remplacer l'air dans ma cage thoracique. Je dévie à nouveau le regard. La salle parsemée de fauteuils élimés et d'abat-jours maladroits. Le vieux plancher. Les odeurs de cuisine se dissipent, les rires d'amitié s'effacent et les bouteilles de vin vides. Quelques conversations en sourdine emmitouflent l'espace, la nuit se faufile entre les pieds des meubles. Doucement, la soirée s'étiole. Les poêles paisiblement régissent le salon. Et moi, médusée. Un centre d'oblitération, ici ? La maison de vacances d'une bande de potes fauchés, oui, un vieux bar de campagne. Un repaire d'artistes tout au plus, mais alors là, rien d'un foyer de résistance. Improbable qu'il puisse se passer autre chose que rien, ici... Et si Ali s'était payé ma tête ? On ne fait pas la guerre avec des rouleaux de printemps, quand même. Bon, je demande à Natosha Revmira Illioudchenko. Mais tout doux. J'attends qu'elle se délie d'Enrico pour respirer, avant de lui toucher l'épaule. Elle se retourne, joues rougeoyantes, empreintes de rires dans le visage, mais sans se montrer dérangée. Les yeux de jais qu'elle a, cette femme ! Des obsidiennes à peine refroidies. Je vois, derrière elle, Enrico saisir l'occasion pour filer. Natosha esquisse un mouvement de la tête, mais ne dit rien. Sa canine mordille sa lèvre inférieure. Je ne parviens pas à interpréter le regard qu'elle me lance. Comme si c'était l'homme qui l'agaçait et non moi qui les dérange. — Qu'est-ce que tu disais ? Je n'ai encore rien dit. — Je me demandais combien de personnes vivent ici. La grimace qu'elle m'offre en répétant la question semble indiquer que la réponse est difficile à dire. Ça varie beaucoup. Elle rit. — Mais le manoir est un lieu de passage, poursuit-elle. Je pense qu'une douzaine de personnes logent ici en ce moment. Une dizaine d'autres éparpillées dans le reste du village. — Ah, vous avez plusieurs maisons ? — Façon de parler, oui, le village est presque abandonné. Le manoir, c'est la cantine, l'auberge... la cour de récré, enfin. Cette femme a le rire léger, c'est contagieux. Je lui demande si ça fait longtemps qu'elle est ici. Elle répond que non, elle a deux enfants et un mari à Batoumi, mais ils vont déménager à Moscou. Elle est venue au cas où, précise-t-elle avec une pointe de dépit dans le regard. Je ne comprends pas à quoi elle fait allusion. J'attends qu'elle développe, mais rien d'autre ne semble venir. Le sourire tendre et un peu triste de Natosha recouvre le salon. J'apprends ensuite qu'elle est une sorte d'ingénieure, car elle vient tester le matériel que « Ali et toi » avons apporté ce soir. Son menton désigne les caisses entassées à côté de la porte. En haut de la pile, une caisse est ouverte. Je vois des bananes jaunes, du pain brun et des légumes verts. J'hésite un moment avant de poursuivre. — Vous touchez tous à l'informatique ici, alors ? Elle rit. — Chacun à sa façon... Désolée, d'ailleurs, de vous avoir fait attendre tout à l'heure, j'étais distraite. Suite à l'expression d'incompréhension sur mon visage, elle explique qu'elle était chargée du monitoring aujourd'hui. Je mets un moment à saisir qu'elle fait référence au fait que, apparemment, Ali et moi avons dû attendre un signe de sa part. Une sorte de feu vert qu'Ali guettait depuis la voiture, quand nous étions à l'arrêt devant la petite chapelle. « Alan » aurait dû m'expliquer. Je réponds sur un ton un poil vexé qu' « Alan » ne m'a rien expliqué du tout. À part la raison pour laquelle je suis là, je ne sais rien de cet endroit. Étonnée, elle me demande si je ne connais personne au Manoir. L'expression sur mon visage doit être assez parlante, car elle pousse un petit cri de joie et, après avoir blâmé Ali pour son accueil déplorable, elle me lance un regard entendu. — Excuse-le, il doit avoir trop de choses à gérer en ce moment. Ensuite elle se penche vers moi avec un sourire roublard. Ses yeux noirs pétillent comme si elle venait de gagner un prix à la tombola. — Y a pas mal d'autres gens connus, figure-toi, Alan n'est pas le seul. Et des méconnaissables, aussi, tiens. Lui-là, celui au rire d'ogre, tu ne peux pas le rater, c'est Pablito. Doux comme un lapin, d'origine dominicaine, il a été pirate dans la Mer des Caraïbes et le Détroit de Malacca pendant ses années de jeunesse. Il se planque ici depuis quelque temps. Un as de la cuisine et de la coordination stratégique. Recherché pour piraterie, vol de cargo et sabotage, il a débarqué ici pour se faire oblitérer. On ne sait toujours pas par quelle voie obscure il a découvert le Manoir. Un jour, il a échoué ici. Depuis, il est devenu pirate en d'autres mers. Elle rit affectueusement, puis fait un signe du menton avant de poursuivre. — Il travaille étroitement avec son amoureux Hamid, le gars taciturne à côté de lui. Hamid, je ne le connais pas bien, mais y a pas plus « cyber » que lui. Drôle de couple, crois-moi, et je te laisse découvrir les détails, y a de quoi se régaler. Quand elle glousse avec son air de jeune fille, ses cheveux gris scintillent comme des paillettes. Son rire secoue la lumière. — La femme à côté, dit-elle, je l'ai rencontrée hier. Une Italienne du sud, amie d'Enrico – où est-il passé d'ailleurs, celui-là ? Enrico, pff, que dire, génois, ivrogne, casse-couilles. C'est lui qui a trouvé ce lieu, avec Timo, et c'est grâce à lui qu'on est encore là. Lui et Timo, ce sont les premiers à s'être joints à Elsa, au tout tout début. Timo, c'est celui que t'as dû voir à votre arrivée : allure de vieux dandy, cheveux bouclés... Intello, ancien trader. On l'appelle Timo Grande pour le taquiner. Il a horreur de ça. Ce sont ses écrits qui ont attiré les premières personnes extérieures à se joindre au Lacis... C'est un drôle de type. Après m'avoir exposé ces choses, elle recouvre la pièce d'un sourire. Elle a l'air de se délecter. J'ai à peine besoin de l'encourager à poursuivre. — Les cinq, là au fond, je ne les connais pas trop. Les deux premières, jamais vues – il y a beaucoup de Turcs dernièrement, je ne sais pas pourquoi. Là au milieu, c'est Tina. Une femme exceptionnelle, tu verras. Elle a appris le russe en six mois... Un don pour les langues, c'est ahurissant... À côté, c'est Mikhal Hösch. Elle s'arrête un moment, comme si le nom suffisait. Ou comme si elle hésitait à me raconter un secret à son égard. Puis, à voix basse : Hösch le muet. Elle a une drôle de façon de tourner des yeux en prononçant ce nom dont elle laisse chuinter la fin. Puis, d'une voix complice elle se remet à parler. — Mikhal a écopé de quinze ans de prison, qu'il a purgés du début à la fin. Accusé de meurtre, il a refusé toute coopération avec la justice. On l'a trouvé un matin, couché sur le parquet, lové en cuillère contre le corps déjà froid de la victime, jeune femme de vingt-six ans décédée suite à une dépression respiratoire. Lui blotti contre elle : la vie qui se console par l'étreinte de la mort. Natosha savoure sa phrase pendant quelques secondes, avant de continuer. Je la soupçonne d'avoir raconté cette histoire plus d'une fois, et à chaque fois un peu plus peaufinée. Ou plus juteuse. Je ressens l'excitation qu'elle éprouve en détaillant l'anecdote. Et même si je tombe des nues, je trouve cette jouissance un chouïa déplacée. — L'autopsie, poursuit-elle, n'a fait qu'embrouiller les hypothèses sur les circonstances de cette mort, causée probablement par une overdose de thébaïne. Lui n'a rien voulu déclarer, ni son innocence, ni sa culpabilité, ni la raison de sa présence auprès du corps de la défunte avec qui il ne semble avoir eu aucun lien de connaissance. On les a juste trouvés là, l'une morte, l'autre vivant, dans l'appartement de la première à Hambourg. Ni témoins ni alibis... Juste lui et une jeune femme ôtée à la vie quelques heures auparavant. Il n'a jamais parlé. Les juges étaient furieux, les avocats désespérés : les médias en raffolaient et l'opinion publique était divisée. Quand on lui demandait des explications, il ne disait rien. Une fois, pour toute réponse, il s'est mis à pleurer. Les images de ses larmes muettes ont fait le tour de l'Allemagne. L'affaire a remué pas mal de poussière pendant plus d'un an, et pas seulement dans les médias : même les grosses têtes se sont penchées sur l'affaire...Timo était un des premiers à prendre la défense de son refus. Ensuite, la condamnation a entraîné quinze ans de silence. On lui a flanqué... — C'est de moi que vous parlez ? Devant nous se dressent les chaussures noires, le pantalon noir et le blouson noir de l'homme Hösch. Un foulard bleu clair enlace son cou. Ses joues brillent comme s'il venait de se raser. De sa voix comme de son visage émane du neutre parfait, il a du gris sur les tempes. Sur la peau : de l'âge indéfini. Un accent germanique. Il me fixe de ses yeux bleus, bleu clair comme son foulard, bleu intègre comme peut l'être un ciel d'hiver. Ses bras pendent le long de son buste, immobiles comme s'ils n'étaient plus bons à rien depuis l'étreinte du corps inerte de cette morte immaculée. L'empreinte de ce corps, je le sens dans ses membres désœuvrés, ce corps qui au fil des heures épanche sa chaleur, malgré l'autre qui l'enveloppe. Combien de temps un corps met-il à devenir cadavre ? — Mikhal ! minaude Natosha, pardonne-moi, je parle trop fort. — Non, tu regardes trop fort. Natosha est prise d'une hésitation, je la sens mal à l'aise. Sa voix se lézarde un peu en se servant de moi pour esquiver le regard bleu de l'homme Hösch. Léa, lui dit elle. Je te présente Léa. Ce nom, Léa, qui m'est toujours étranger, me percute d'une vague de fatigue. Qui est cette Léa et que me veut-elle ? Mon corps se glace lorsque ces yeux bleus se rivent à nouveau sur moi. Ils me transpercent l'âme et je voudrais hurler. Tout avouer, crier que je ne m'appelle pas Léa, je m'appelle Je m'appelle Jules Je suis assise dans une espèce de sofa sur roulettes. Il n'y a personne dans le fauteuil à côté de moi, et plein de gens devant. Le fauteuil se trouve sur une sorte d'estrade surélevée, les roulettes ne servent à rien sinon à se casser la gueule. Je n'ai même pas envie de me casser la gueule, je m'ennuie. La musique n'est pas mauvaise, les gens sont mes gens, il se passe sans doute plein de choses autour de moi, mais moi je m'ennuie. J'aime pourtant cet endroit, c'est comme un mélange entre la vie nocturne de Berlin et de Naples, si ce mélange était imaginable. J'hésite à envoyer un message à Tina, lui demander si elle est en ville, lui dire que je m'ennuie. Je ne le fais pas. Elle a peut-être changé de numéro, et puis, j'ai une petite envie de voir Tina, pas grande. J'ai surtout envie de la serrer dans mes bras sans parler, mais je m'ennuie et je ne fais rien. Un type s'assied à côté de moi. Il me parle. Il me parle de quelque chose qui a commencé ou qui va bientôt commencer à l'étage. Il dit que ce sera bien et qu'il veut aller voir, mais il ne se lève pas. Je n'ai pas encore examiné son visage, je ne sais pas si je le ferai. Il dit encore quelque chose. Je n'écoute pas. Je dis que j'irai plus tard. Au bout d'une minute et une tentative de nouer en me faisant boire de son verre, il se lève et disparaît. Avant qu'il ne disparaisse, je lui ai demandé : c'est quoi dans ton verre. Il m'a donné un nom d'alcool que je n'ai pas compris ou retenu. Je ne l'ai pas regardé disparaître dans la foule. L'arrière-goût de l'alcool dans ma bouche n'est pas trop mauvais. Je décroise les jambes, longues. Je me souviens de cette pièce. Fauteuils baignant dans la lueur rouge, têtes barbouillées d'ombres, silhouettes assises, souvent bien assises, parfois mal, quelques-unes debout, quelques-unes étendues, des voix. Basses, rires parfois forts et longs, le son étouffé de la musique faisant vibrer le fond de l'air lourd. Tables basses et abat-jours. Je ne sais pas pourquoi, mais je m'étonne du fait que cette pièce n'ait pas changé. Elle est bien cette pièce, les gens n'y crient pas, c'est à peine si on y parle. Je quitte le couloir pour entrer, je me laisse tomber dans un des fauteuils en cuir véritable. Quelques têtes se lèvent à mon arrivée, mais quand elles voient que je ne montre aucun intérêt pour la table autour de laquelle tout le monde est penché, elles ne font plus attention à moi. J'aime beaucoup cette pièce, il y a une tranquillité mêlée à de l'excitation, un air de mystère y plane toujours, même si l'endroit n'a de secrets pour personne. Moi je ne viens que regarder, savourer les visages sombres, les fronts huilés de rouge, les mots déphasés, les rires les soupirs les reniflements. Je sirote mon cocktail, je trouve une clope dans un paquet qui traîne, je l'allume, j'en extrais deux autres que je laisse glisser dans ma poche, j'écoute. Après quelque temps, je me lève, je laisse mon verre vide sur la table. Une cuisine. Une ampoule noire y absorbe la lumière. Deux couples qui s'embrassent, j'espère qu'il y a un frigo rempli aussi. Il est tout comme vide et très lumineux. J'hésite. Non, je n'ai pas faim, j'ai soif. Je me dirige vers l'une des armoires, en passant devant l'un couples. La fille m'aperçoit pendant qu'elle s'enroule le type, ses yeux s'écarquillent, ses lèvres forment un sourire sans se détacher du visage du gars, elle tend la main vers moi. Je lui fais un sourire las en lui prenant la main, je la plaque contre le cul du type. Elle y reste, je passe mon chemin. De toute façon j'ai oublié son prénom. Fouiller dans les armoires. Il faut toujours fouiller dans les armoires et le bordel qui traîne autour quand le frigo est vide. Je quitte la pièce avec le butin serré entre mes doigts. Je bois une gorgée, c'est du mauvais whisky, j'en prends deux autres. Je l'échangerai contre une bonne grappa quelque part. Les couloirs sont étroits et multiples. Les corps se frottent en se croisant. Je sens la gêne d'un homme qui se plaque au mur quand mes seins rayent sa poitrine. Il a tort, ils sont beaux mes nichons. Il y a des gens par terre aussi et je les enjambe. Le couloir donne sur une grande pièce pleine de monde et de fumée. Des néons bleus et oranges y diffusent leur indolence. Le son reprend au moment où mes bottes franchissent le seuil, les corps ici se remettront bientôt à s'aimer. Je m'installe dans l'un des fauteuils à côté d'une fille ennuyée par le discours d'un mec à sa droite. À ma gauche, un gars affaissé sur l'autre fauteuil s'endort sous l'aura de lumière d'un abat-jour, défoncé lui aussi. Je fume. J'entends des bribes du monologue du mec qui ennuie la fille. Bientôt la fille se lèvera, le type restera un moment hébété par son départ ou par autre chose. Je fume et je bois, je regarde les silhouettes des gens qui dansent ou se penchent aux oreilles pour y crier des choses, et j'ai comme un déjà-vu : ce goût de whisky sur la langue, ces couleurs bleues et jaunes dans la fumée, ces corps-là qui se déhanchent, cette figure qui s'approche de moi, ce sourire de raton défoncé qui s'approche de moi, tout ça, n'est pas la première fois. Je connais ce sourire, ce visage de raton. Un copain d'avant. Sans un mot il se penche, mon bras s'enlace autour de sa nuque, je me lève et il m'embrasse, et je lui fais un sourire ivre. Il veut s'asseoir mais mon bras l'emmène sur la piste de danse, je lui tends la bouteille, il refuse en me montrant la sienne, je lui prends la sienne, je bois, il me suit sur la piste, j'ai les paupières closes mais je sais qu'il me regarde boire. Je lui rends la bouteille, il me demande comment je vais, je réponds qu'il faudrait que je m'en aille. Mes hanches se balancent sur le rythme de la musique que, pour la première fois ce soir, je commence à écouter. Je lui demande comment va sa copine, il dit qu'elle a foutu le camp avec un autre. Une pause de trois mesures et je dis : elle a bien fait, non ? Il faut crier pour se faire entendre. Oui. Trois autres soupirs et son corps à lui aussi se met à chalouper sur le rythme. Je demande ce qu'il fout encore à Palerme, alors. Il dit qu'il ne sait pas où aller, qu'il attend. Mais qu'il attend quoi au juste ? Des nouvelles, qu'il répond. Des nouvelles de quoi ? Quoi ? Des nouvelles de quoi au juste ? — Tu n'es pas au courant ? Tu n'es pas au courant ? Sa tronche de raton défoncé me dévisage d'un air incrédule. Il n'y a plus que ses pieds qui s'agitent un peu. Je ne sais pas si c'est son état d'ivresse ou le mien, ou autre chose, mais son expression a quelque chose d'offusqué, comme si ça le vexait de constater que je n'ai pas appris la nouvelle. Un visage de raton offusqué. Ou quelque chose de craintif, plutôt, comme si sa nouvelle, j'allais la déclarer nulle sans recours. Je lui montre mes paumes. Il paraît, fait-il, on m'a dit que ça va repartir. Que ça se prépare. Je me sens très saoule tout à coup, beaucoup trop saoule pour mener cette conversation à bien. La tête grisée, la tête grisée, je plisse les yeux pour plus sobre. Qui ? Qui ça se prépare ? — L'Enclise... Enfin, le Lacis. — Hein ? C'est-à-dire ? J'ai l'impression d'être rétropulsée dans le passé : ce lieu, ce vieux copain, cette discussion. C'est-à-dire, répond-il, je crois, Pablito, Hamid et une femme qui s'appelle Léa. Une sueur froide s'empare de mon dos, mon cœur, je ne sais pas, quelque chose se met à battre trop vite. Et puis, il se penche vers mon oreille, chuchote, mais fort, chatouille mon pavillon de sa voix boursoufflée d'alcool. Paraît que Renata et Raffa sont dans le coup. Raffa ! enfin. Plus d'un an de silence radio Les mots ou les pensées se bousculent. — Sais pas où ça, poursuit-il, mais paraît que c'est lui et cette femme derrière tout ça. Paraît que ça va être différent. Qu'il faut se préparer. Moi en tout cas je m'prépare, qu'il me lance, j'te jure je m'prépare. Shan C'est à ce moment-là, en fait, quand je suis entrée dans la pièce sombre, en ayant du mal à distinguer les gens dans le tapis de membres éparpillés, que j'ai compris où tout ça finirait. C'est cette odeur suave qui me l'a fait comprendre : dans peu de temps tout s'arrêtera. À terme il n'y aura plus qu'une durée, un accord, puis une seule note soutenue, à peine soutenue par son propre souvenir. J'ai compris que tout le travail d'Arutal K avançait vers ce point mort, vers cette oblitération totale et monotone. Une seule syllabe, étirée vers l'infini. Autant dire que je n'avais rien compris. Pourtant oui, j'étais là pour la musique. J'étais peut-être parmi les seuls, mais c'est bel et bien une admiration pour la musique d'Arutal K, qui m'a conduite à son antre. La plupart des autres invités, je crois, sont venus pour le mythe et pour l'odeur. Ça fait plus de six mois que je vis dans cette ville, j'ai cherché longtemps avant de trouver, avant d'enfin trouver ce lieu. Ce n'est qu'après qu'on m'a dit que tout ça c'était un cocktail de mescaline, de kétamine, de Xanax et de chandoo selon une recette stricte de doses et de timing. Mais l'odeur, l'odeur forte et étalée, était celle du chandoo. L'odeur et la brume épaisse, paresseuse qui embaumait les pièces. Grandes je pense, mais les vapeurs les faisaient rétrécir. Ce n'est qu'après qu'on me l'a dit, mais j'ai su en entrant. Et je me souviens d'avoir été déçue. Je veux dire, de savoir que l'originalité de ses harmonies, de son style, provenaient d'une chose aussi banale qu'une combinaison de psychotropes. Je ne sais pas, ça m'a rendue triste. D'ailleurs j'ai poliment refusé quand la femme à l'entrée m'a tendu un comprimé. Je ne sais pas si son rire était moqueur et s'il était, si c'était à cause du refus ou de la politesse. Les deux, probablement. J'ai trouvé ça déplacé et, tout de suite après, je me suis moi-même sentie déplacée. C'est pas l'endroit où refuser, me suis-je dit, c'est pas le moment de rester sur la rive alors que le fleuve coule. Mes potes n'ont d'ailleurs pas hésité, ils ont ingurgité un premier comprimé sans en demander le nom, puis un breuvage tout aussi indéfini. Ensuite je les ai perdus de vue, ils ont été emportés par le fleuve ou par la passeuse, ou alors c'est moi qui me suis éloignée peu à peu. Je me suis mue à travers les nuées, avec précaution, afin de ne pas bousculer les bras et les jambes, presque tous nus, ces membres dont se drapait le sol. J'ai senti un tapis sous mes pieds, l'un de ceux dans lesquels on s'enfonce, les barbes molles entre les orteils. Je me suis déplacée comme un spectre, plus légère que l'air autour de moi. J'avais l'impression de me mouvoir à travers des toiles fines mais corpulentes, du tissu organique qui se décompose au moindre toucher. J'apercevais des visages reluisants, des peaux sombres parsemées de paillettes, mais tous se fondaient dans la pénombre, se mêlaient aux bras, aux jambes, aux torses décomposés étendus sur des lambeaux de tapis, d'étoffes, de coussins mous. Quelques visages m'ont souri. Des sourires méphistophéliques mais lents et lointains, inoffensifs. Défoncés, sans doute, me suis-je dit. L'air vibrait. L'air vibrait d'un vrombissement souterrain, comme si l'endroit se trouvait quelque part au fond de l'océan, dans l'isolement le plus total, et que ce que j'entendais, c'était le ronronnement des moteurs du sous-marin du capitaine Arutal K. Je ne m'en suis pas aperçue tout de suite, je pense, en tout cas je ne me suis pas rendue compte dès le début que c'était de la musique, et que ça provenait de haut-parleurs engoncés des duvets de velours. Des enceintes cachées un peu partout emplissant l'espace, spatialisant les sons qui tantôt s'amplifiaient d'un côté, s'entrelaçaient de l'autre, tournoyant tout autour de moi comme une houle. Aucune source précise. Je n'ai pas trouvé tout de suite les personnes qui produisaient ces sons, ni qui les spatialisait, j'ai dû passer plusieurs fois à l'endroit où elles gisaient sans m'en rendre compte. Je ne voyais qu'un imbroglio de corps, de pénombre et de paillettes. Je parcourais des couloirs et des pièces sans parvenir à m'orienter. Ça respirait lentement, tout ça, des vagues qui se jettent sur la plage sans se casser et puis coulent à nouveau vers la mer. J'entendais des voix aussi, des voix rembourrées, des voix emmitouflées, des rires absents et des toussotements, oui, discrets. C'était peut-être ça que je prenais pour de la musique, mais tout se confondait. Quand j'ai échangé quelques mots avec quelqu'un, j'ai cru entendre, un peu plus tard, mon propre chuchotement à travers les nappes de fréquences. J'avais déjà, à ce moment-là, bu à une bouteille pour étancher ma soif, une bouteille dont je me suis aperçue qu'elle ne contenait pas que de l'eau. À un moment donné, quelqu'un a définitivement congédié l'éclairage, et toute source de lumière se limitait aux flammes de gaz bleues pour l'opium et ces étranges serpentins fluorescents qui s'enlaçaient un peu partout entre les lambeaux de tapis, autour de corps mous. Des couleuvres longues, luisantes et oisives. Parfois je découvrais une ampoule émettant une lumière faible, et je commençais aussi à voir des phosphènes dans le coin des yeux. C'est grâce à l'obscurité qui régnait dans la salle que j'ai pu les repérer, eux, à la lueur des petites lampes éclairant leur matériel, à tous les mini-LEDs coloriés qui brillotaient autour d'eux entre bras et jambes comme des insectes curieux. Je me suis approchée. J'ai vu leurs visages, d'abord, seulement leurs visages. Ensuite j'ai vu des mains et des bras surgissant des ténèbres, aux mouvements tempérés, pondéreux, inutiles souvent. Un corps tératologique, un corps de divinité hindoue aux têtes minuscules, deux têtes, peut-être plus, trônant sur un amoncellement de câbles, de boutons lumineux, de torses, d'autres visages et de bras aux doigts longs, tous menant une vie à eux. Mes genoux se sont pliés, enfoncés dans l'épaisseur du tapis et j'ai dû rester longtemps comme ça, agenouillée à l'orée de cet amas de matière vivante. Plus je m'approchais du sol, plus le bruit devenait gargantuesque, d'une densité tellement lourde que j'avais la sensation qu'il ne provenait pas de l'air autour de moi, mais des insondables profondeurs de mon crâne, des couches les plus enfouies de mon pâté cérébral qui jamais auparavant ne s'étaient manifestées. Là, en bas, peu à peu je découvris l'univers sombre et presque vide des tréfonds marins. Une fosse sans air, sans lumière, si lointaine et si profonde, tellement douce et monstrueuse que toute autre forme d'être y est inconcevable. Il m'a fallu du temps avant d'oser ouvrir mes sens, tous mes sens, à ce qui m'enrobait de bruits. Je m'enfonçais peu à peu, comme dans une immense carcasse de baleine gisant sur le plancher océanique, nourrissant pendant des siècles toutes ces bestioles frétillantes, toute cette faune et cette flore à la lisière du vivant. Là, gisante, je ressentis cette incalculable lenteur avec laquelle la terre se gave de sa propre putréfaction. Jamais dans ce que j'appelle mon existence, je n'ai été plus proche de la plénitude du néant. Niemannsthal La ville vibre sous le regard las du soleil couchant. L'eau du Bosphore rembrunie comme une plage de terre ferme, les barques labourent la matière de leur champ. Tout ça oscille. Le râle des motos depuis les ruelles contre les murs et contre le verre des vitres réverbère et s'élève, se mêle aux chants instables des muezzins. Tuiles rouges et roses partout sur les toits ondoient sous les rayons rasants dont l'incidence trompe le regard des aveugles comme celui des voyants, et fait frémir. Tout : les télés, les sonos qui par les fenêtres ouvertes ronronnent ou roucoulent au même titre que les espèces dites animales qui se partagent les gouttières au-dessus. Toute entière : les chiens aboient et leurs jappements se lézardent, j'entends tout ça et aussi les phrases, les conversations, les parlers innombrables qui comme la fumée d'autant de cigarettes et plus encore, s'élèvent tour à tour, s'emmêlent et se tassent en une couche éthérée tremblante indissociable. Toute entière la ville : oscille sous l'effet de la brise, un trop plein d'épices emporté par le vent qui pique et rend toute inspiration expiration à la limite du tenable. Antennes tracent traits noirs sur le rosacé du ciel et les câbles électriques relient derrière les façades les ménages aux ménages, les immeubles aux immeubles et derrière encore, les nuages aux nuages. Au-dessus toujours, par dizaines centaines qui défilent, les mouettes claironnent railleuses, leurs ricanements découpent l'air en tranches nettes, précises. Toutes ces fractures, tous ces éléments dont s'est construite la ville, à cette heure-ci du soir exactement s'ajustent. Au terme d'une journée de labeur, à cette heure-ci du soir, ces choses toutes s'accordent sur une seule et même fréquence. Le soleil à peine couché tire le paysage comme une couverture car, à cette heure-ci, juste avant la tombée de la nuit, la main du jour résiste encore un peu, un peu plus avant de lâcher prise. Je demande la note au serveur. Demain, à la même heure : Arutal K. Nemoñoc Elle me met sur le grille-pain, cette femme, moi qui croyais pouvoir me la frire tranquillement. Son silence en dit long, elle ne croit pas une syllabe de mon histoire. Eh bien tant pis pour elle, je m'en contretape, je n'ai pas l'ambition de forger un mensonge pérenne. Juste une passerelle éphémère menant au cœur de l'affaire. À l'homme qui m'a donné rendez-vous. C'est peut-être une femme ceci dit, j'en sais trop rien. Mais y a un truc louche dans l'air, ça pue. Le crime organisé ou le flic, mais ici c'est pareil, j'ai le flair, ça pue le traquenard, j'ai bien fait de pas mentionner le nom. Parce que tout ça est lié, toute cette faune forcément, c'est trop louche. Tu vois, ils connaissent Hösch. Une intuition. Ça fait des mois que je parcours tous les faits divers d'Europe à la recherche d'un filon. Celui-là se trouvait en haut de la pile. Je savais bien que je finirais par le trouver, ce bonhomme, je le savais bien. Le faire parler, toute la difficulté est là. Mais là se dévoilera également tout mon art. Avec un peu de chance, donc, je trouverai ici deux hommes combles de mystère. Deux hommes au bord d'un lac et moi, un troisième : les ingrédients en germe d'un tout nouveau roman. Il était temps, voilà deux ans que je ne parviens plus à pondre une histoire décente. Alors, forçons un peu la réalité à se rendre intéressante. Je me mords la lèvre, c'est n'importe quoi, ce mensonge, c'est trop gros. Je ne sais pas pourquoi j'ai dit ça, ça m'a échappé. J'ai peut-être pris peur, moi qui avais minutieusement préparé mon coup, je n'étais pas sur mes gardes, et voilà, suffit d'une demi-seconde de panique pour faire n'importe quoi. Non, c'est précisément parce que je ne suis pas sur mes gardes : je dis n'importe quoi, je suis sûr de moi, j'atteindrai le but. Tenir bon, profiter de l'effet de surprise et ne pas le laisser filer. Mais le pire, c'est qu'ils ont l'air de s'en foutre, du vrai et du faux. C'est peut-être tout à mon avantage. Peut-être que mon homonyme s'en tape aussi, d'ailleurs où se cache-t-il, je vais Non, une chose à la fois, je dois garder le cap. Mikhal Hösch, donc. Il suffit d'une entrevue avec lui sans oreilles indiscrètes. Voilà. Après, mensonge ou non, j'en suis certain : quand je l'aurai face à moi, il ne sera pas bien long à convaincre. Au fond, les muets comme les bavards, tout le monde ne souhaite qu'une chose et c'est se faire comprendre sans devoir dire. Mais pourquoi ai-je supposé que ceux-ci connaissent Hösch, déjà ? Mendez oui, c'est lui, c'est pas la femme avec son t-shirt bizarre, c'est lui avec son gros ventre et sa tronche de grand monsieur, qui m'a fait vaciller. Je ne sais même pas si Mendez le connaît personnellement, ce n'est pas parce que deux types passent en même temps à la télé pour parler de la même chose, qu'ils se connaissent mieux que bonjour enchanté. Putain t'es con, tu paniques comme un gamin de Calme-toi, rappelle-toi de ta grande victoire. Souviens-toi pourquoi ça a marché, simplement : le bluff est un jeu d' apnée [1] La gang des thriller poètesPiège le piège Saboter la ville
    loutres
  • « Bananes »
    Après « Lacrymogène mon amour » que nous avions publié au printemps dernier, ELLIPTIK revient avec un nouveau morceau sobrement intitulé : « Bananes ». lundimatin · Bananes - ELLIPTIK La mise en voix est de Maria Kakogianni, la musique de Vincent Gueillet. Le texte est issu de Surgeons et autres pousses, un livre de Maria Kakogianni, Marie Rouzin & Amalia Ramankirahina à paraître le 2 septembre aux éditions Excès. Noues sommes le travail féminisé, précaire, non-déclaré. Vies jetables, malformées, épuisées, parasites, noues sommes les restes de leurs indices de performance. Noues sommes les questions à toutes leurs réponses. Noues sommes le sol glissant d'une grammaire où la police assassine. Noues sommes les herbes folles dans les pelouses patrimoniales. Ce qui n'était que pollen devient fruits épineux. Puisse-t-il en être de même de nos créations et de nos pousses. Qu'elles dansent et dérangent, qu'elles sèment le trouble et la colère, Et se dégustent avec attention sans essuyer les pieds avant de passer à table. Surgeons-nous. »
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